À toutes les rues case-nègres du monde…

Il y a des histoires dites par des bouches différentes, à des moments et des lieux différents mais qui racontent les mêmes choses. Le premier album Rue Cases-Nègres des Nèg’ Marrons (Jacky, Djamatik et Ben-J) en est la parfaite illustration. Cet opus, je le considère comme le dernier volet de ce que j’aime considérer comme la “Trilogie Rue Case-Nègres” :

– En 1950, l’écrivain martiniquais Joseph Zobel publie le roman autobiographique la Rue Case-Nègres. La Rue Cases-Nègres, c’est le nom donné au lieu où les ouvriers et leurs familles partagent les déveines et les espoirs de la condition post-esclavagiste. Un lieu, aux Antilles, où étaient casés les nègres dans une société qui n’aura de cesse de les considérer comme des nègres.

– En 1983, la réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy propose une adaptation cinématographique du roman de Joseph Zobel, qu’elle dédie poétiquement en début de film  “à toutes les Rue Cases Nègres du Monde”.

– En 1997, les trois jeunes raggamans semblent répondre à la dédicace d’Euzhan Palcy et sortent un album où ils décrivent leur Rue Cases-Nègres à eux : leur quartier situé à Garges-les-Gonesse dans le 95. Tout ce qu’ils nous racontent dans cet album s’y passe, ou alors donne l’impression de nous être conté depuis là-bas. Leur quartier, c’est la fenêtre principale à partir de laquelle ils observent la vie et le monde. Il est le ciment de leur amitié et ils nous proposent d’y faire un tour avec eux, le temps de douze pistes

La Rue Cases Nègres telle que les Nèg’ Marrons nous la racontent ressemble étrangement à celle de Joseph Zobel, malgré les 8000 kilomètres et les quarante ans qui les séparent. Les vies qui les composent semblent être réunies selon les même critères et être soumises aux mêmes rythmes. L’auteur et les trois chanteurs nous projettent chacun dans des lieux où l’on parque les gens qui ont la mauvaise couleur de peau en les y abandonnant à leur pauvre condition. Tout est dit à travers des tranches de vie, des histoires que l’on pourrait penser vraies ou non, mettant en scène des gens qui constituent le décor vivant de ces Rues Cases-Nègres. Et ce qui s’en échappe de manière explicite, c’est qu’il est très compliqué de s’extirper de ces endroits et de ce à quoi ils condamnent leurs occupants. Cette difficulté qui colle à la peau dès la naissance tient une place centrale, tant dans l’album des Nèg Marrons que dans l’ouvrage de Joseph Zobel. Tout comme la question des moyens mis en oeuvre pour s’en émanciper.

Dans son ouvrage, Joseph Zobel se dépeint comme un enfant doué à l’école mais dont le destin est fatalement de couper la canne à sucre dans les plantations situées aux abords de la Rue Case-Nègres. Man Tine, sa grand mère, a des projets plus ambitieux pour lui et se saigne au travail pour qu’il ait la chance de poursuivre sa scolarité et de toucher un horizon plus confortable.

L’album des Nèg’ Marrons contient lui aussi un discours sur la force du travail et de la détermination. Il commence avec ce qui a surement été l’un de leurs plus gros succès : Lève toi, bats toi. Ils assurent à qui les écoute que rien n’est écrit d’avance et que malgré toutes les difficultés qui s’imposent, chacun est libre de s’affranchir de sa condition.

Si le propos parait plein d’espoir en début d’album, il s’assombrit au fur et à mesure que défile la tracklist. Comme si les trois chanteurs s’étaient pris à rêver le temps de quatre minutes avant de se remettre à river les yeux  sur ce qu’était vraiment leur réalité. Cette désillusion se fait sentir dès le deuxième titre La Monnaie, qui traite de l’importance d’avoir de l’argent si l’on ne veut pas que la société nous écrase et nous tue. Juste après, le morceau Travailler, c’est trop dur décrit la flemme machinale qui prend les trois garçons à l’idée de devoir chercher un emploi. Ils évoquent ainsi le paradoxe qu’il y a à devoir se conformer à un systême qui, de toutes les manières, les rejettera pour ce qu’ils sont. Puisque, comme ils nous le rappellent à la fin de leurs trois couplets respectifs, “ANPE signifie bien Aucun Nègre Pour l’Emploi”.

Plus loin, dans Que vont-ils devenir?, ils s’interrogent sur la pertinence du système carcéral. Ils nous parlent de peines à rallonge, d’avenirs souillés par la détention, de l’illusion nourrie par les suivis de réinsertion, des raisons alimentaires qui poussent les uns et les autres à emprunter des chemins de traverse.

Ces morceaux semblent tous être des réponses immédiates au message de détermination livré dans Lève-toi, bats-toi. Par ce contraste qui parait voulu au vu de l’ordre d’apparition des morceaux sur l’album, les Nèg’ Marrons instaurent progressivement un dialogue avec le monde qui les entoure et lui imposent un questionnement : Est-il si facile de se dépasser lorsqu’on subit les règles d’une société qui nous exclut de manière totalement arbitraire et délibérée, uniquement à cause de ce que l’on est ?

Toute cette dimension est également perceptible dans l’ouvrage de Joseph Zobel. Car si l’auteur nous invite à suivre la trajectoire d’un enfant aux facultés prometteuses, le décor de fond du roman reste cette Rue Case-Nègres où la misérable “négraille” mange sa peine, cultive sa haine du dominant et se couche tous les soirs sans grand espoir. Son seul tort est d’être née noire et, de ce fait, d’avoir à évoluer loin de tout confort et de toute richesse. Cela souligne l’énorme déséquilibre qui existe entre la volonté de dépasser sa condition et la force des contraintes qui s’imposent aux exclus. Et que ce soit dans la Rue Case -Nègres des Nèg Marrons ou dans celle de Joseph Zobel, ces contraintes sont un ennemi à combattre au sein d’une lutte qui semble ne jamais avoir de fin. Comme le témoigne ce moment où Man Tine, rattrapée par le manque de moyens, doit se faire à l’idée que le jeune José devra peut être renoncer à sa scolarité. Idée que finalement, elle refuse farouchement…

Dans les deux oeuvres, le discours que les artistes portent sur la misère des leurs est conditionné par le regard de la jeunesse. Dans son ouvrage, Joseph Zobel nous fait découvrir sa réalité avec son regard d’enfant tandis que les Nèg’ Marrons nous livrent leur point de vue de jeunes de 20 ans. Dans les deux cas, il se dégage une distance avec un monde adulte au sein duquel, soit les narrateurs ne sont pas encore intégrés, soit ils peinent à s’intégrer. Donc quand Joseph Zobel oppose ses bêtises d’enfant à la dureté d’un monde dans lequel sa grand mère se tue à la tâche, Ben-J chante avec une insouciance assumée que lorsqu’il “rentre se coucher d’une virée agitée, [son] père prend le premier 133 pour aller travailler”. De cette distance ressortent des descriptions pleines de respect, de reconnaissance et de tendresse envers le labeur interminable de leurs aînés qu’ils craignent d’avoir à reproduire à l’identique.

Il est intéressant d’observer qu’à chaque fois que les Nèg’ Marrons font référence à leur quartier, ils l’appellent “Rue Case-Nègres”. Cela a d’autant plus de sens qu’ils réussissent à faire ce qu’avait fait Joseph Zobel avec sa Rue Case-Nègres à lui : la décrire pour en extraire sa dureté mais aussi l’attachement qu’ils lui portent. Un attachement si fort que l’avant dernier morceau de l’album est entièrement consacré à leur quartier. Ils y décrivent l’ambiance sur fond de femme qui insulte les jeunes du quartier en créole, de sirènes de police, de frime et de quotidiens précaires retranscrits avec dérision. Cet album, c’est l’occasion pour eux de parler de leur quotidien et de celui des leurs, de rendre hommage à la pluralité des personnages qui partagent leur environnement, de raconter leurs histoires, leurs aspirations, leurs doutes, leurs déceptions. Leurs récits sont résolument masculins, donc souvent problématiques et ponctués de sexisme. Pour autant, ils tentent de faire exister à leur manière, tout comme l’a fait Joseph Zobel, la mémoire de là où ils ont grandi. Une mémoire qui aurait peine à survivre si des gens comme eux n’avaient jamais commis l’acte fondateur de poser de mots dessus.