Black Panther et son imagerie : Peau noire et porte monnaie blanc

Peu importe ce que l’on peut faire dire au scénario de Black Panther d’un point de vue politique, ce film demeurera une révolution en ce qui concerne la représentation des corps et des cultures noires dans le cinéma mainstream. Même si cela ne peut pas constituer une fin en soi et que bien évidemment, beaucoup de points liés aux conditions d’existence de ce film restent problématiques.

L'aspect inédit d'un super héros noir

Pour comprendre pourquoi je considère ce film comme une révolution, il faut qu’on soit tous d’accord sur le fait qu’un objet artistique est un regard porté sur le monde, qu’il en ait l’ambition ou non. Et quand j’aborde la question de la représentation, je parle de la manière dont l’art va restituer ce regard sur le monde. S’il est décidé de mettre en scène une unique catégorie de personnes (quels qu’en soient les raisons), c’est qu’il est fait le choix de montrer certains gens et d’en rendre d’autres invisibles. Et quand c’est fait juste parce qu’il est de coutume de dépeindre un monde blanc et uniquement blanc, cela devient un acte très violent. Car c’est un moment où un pan de l’art prend le parti d’effacer des millions de gens de son récit, juste par tradition blanche et bourgeoise.

Quand on prend en compte ces questions de représentation, cela va même plus loin que ça. On ne se demande pas juste qui on montre et qui on ne montre pas. On se demande aussi comment on montre. Et par là, on se pose la question du discours que l’on tient sur une population et de la capacité qu’on a à la dépeindre de manière respectueuse. À ce titre, Black Panther fait figure d’exemple et d’autant plus parce qu’il s’agit d’un film de super-héros. 

Par définition, un super-héros, c’est une figure hors-normes, capable de sauver le monde et à laquelle beaucoup d’enfants voudront ressembler. Et parmi tous ces enfants, il y en a forcément qui ne sont pas blancs. Il s’agit donc d’une vraie question que de se demander à quels héros ces enfants-là s’identifieront. Reconnaît-on aux gens qui leur ressemblent la capacité de jouer un rôle ultra-bénéfique pour le monde? Ou est-ce encore l’une des taches qu’ils devront laisser à un bel éphèbe blanc ?

Bien-sûr, avec T-Challa, le super-héros du film, on a quand même droit aux critères masculins et super-virilistes auxquels le cinéma mainstream nous a souvent habitué. Mais tout au long du film, il est entouré de femmes noires aux individualités marquées, décisives dans les prises de décision et les scènes d’affrontement. Même si cet effort scénaristique ne suffit pas à masquer une évidence : les femmes sont présentes et représentées dignement, mais sont tout de même reléguées au second plan.

Un univers futuriste respectueux des mondes noirs

Black Panther ne remporte pas la palme uniquement parce qu’il dépeint un super-héros noir. Mais aussi et surtout parce qu’en le voyant, j’ai ressenti quelque chose que l’on ressent rarement quand on est noir et qu’on regarde un blockbuster à gros budget : l’impression que l’esthétique de ce film ne nous caricature pas. Même si on peut prendre mon point de vue avec des pincettes, puisque ce film a pour ambition de représenter l’Afrique, continent que je ne connais pas, bien qu’étant noir (et oui!).

Même si cela n’a pas été mon cas, je comprends qu’à première vue, on puisse avoir l’impression que l’univers du Wakanda est une sorte de fourre-tout d’éléments culturels afros. Mais aurait-il pu en être autrement, étant donné que le Wakanda est un pays inventé de toutes pièces? Les concepteurs de l’univers du film étaient donc libres d’y insérer ce qu’ils voulaient et de tout coordonner, tant que cela paraissait cohérent et respectueux. Et au final, le résultat est plutôt appréciable. Il y a une harmonie entre les représentations traditionnelles africaines et l’existence d’un univers futuriste propre au monde de la science-fiction, habituellement hanté par les représentations blanches. 

Cette notion d’harmonie est importante dans ce que je veux exprimer. Car à aucun moment je n’ai eu l’impression qu’ont été greffés à un monde de technologie avancée, des éléments juste là pour faire « ethnique ». Au contraire, l’univers a été travaillé de façon à ce que des esthétiques proprement africaines viennent nourrir un design futuriste, et non l’inverse. Comme si le Wakanda était d’abord parti de ce qui le définissait intrinsèquement pour pouvoir se développer ; ce qui lui a permis d’exister le plus authentiquement par son talent et son avant-gardisme.

Cette harmonie parfaite qu’on retrouve entre traditions et futurisme, on la ressent à la fois dans les paysages et l’architecture mais aussi dans l’usage que le film fait des corps. À travers la danse, les chorégraphies de combats, les costumes inspirés des univers textiles africains et les coiffures rendant grâce à la beauté du cheveu crépu, c’est tout le continent africain qui est célébré à travers son potentiel infini et son authenticité.

Une nouvelle ère pour les minorités dans l'audiovisuel

Je me suis souvent plaint d’oeuvres abordant des questions noires parce qu’elles étaient traitées par des blancs. Car le regard de leurs auteurs est forcément marqué par la position qu’ils occupent, ce qui entraîne souvent des marques d’irrespect dans leurs approches. 

Mais malgré tout, j’ai l’impression qu’aujourd’hui, nous vivons une nouvelle ère dans le secteur de l’audiovisuel mainstream, et en particulier américain. Il existe de plus en plus de grosses productions mettant en scène des personnages issus de groupes minoritaires, dans des rôles de plus en plus divers et incarnant des symboles de moins en moins caricaturaux. Certaines œuvres se permettent même d’aborder des questionnements propres à ces groupes, et souvent de manière très juste. Il y a également de plus en plus de films et séries aux castings majoritairement blancs et abordant la question de la blanchité de façons plus ou moins subtiles. 

Nous serions bêtes de penser que l’industrie audio-visuelle s’est brusquement ouverte aux minorités, en toute bienveillance. Elle est juste consciente que ces minorités représentent des parts d’audience et des bénéfices non-négligeables. Il y a donc une nécessité principalement liée au profit à traiter des problématiques auxquels les membres de ces groupes s’identifient. Et comme les questionnements identitaires et les revendications politiques des minorités imprègnent la société de plus en plus profondément, il y a intérêt à traiter convenablement de ces problématiques pour éviter de heurter et, par la même occasion, de se faire mauvaise pub.

Au regard de ces mutations dans la société, certaines boites de production importantes ont donc adapté leurs méthodes de travail. Quand on s’intéresse aux processus créatifs de certaines grosses productions, on constate que ces sociétés ont de plus en plus recours à des politiques de « consulting », où les réalisateurs travaillent en collaboration avec des spécialistes concernés par les questions traitées. Parfois même, le travail de direction et de réalisation est directement délégué à une personne elle même concernée, comme ce fut le cas pour Black Panther

En effet, Ryan Coogler, le réalisateur de Black Panther, est noir. Et cela explique énormément de choses en terme de positionnement et de rapport aux sujets représentés. D’autant plus qu’il s’était d’abord illustré en réalisant Fruitvale Station, un film tiré d’une histoire vraie racontant la dernière journée d’Oscar Grant, jeune noir de 22 ans tué par la police à San Francisco. Donc en terme de représentation des corps et des enjeux de la communauté noire, ce réalisateur a plutôt un bon passif derrière lui.

Il convient quand même d’être méfiant vis-à-vis de cette tendance assez récente dans l’audiovisuel mainstream. Car elle démontre en effet la capacité qu’a le capitalisme à s’emparer des atouts culturels et des réflexions des opprimés pour en tirer bénéfice. Et si l’on s’attache à des questions purement artistiques, elle pose évidemment la question de la liberté de parole et de ton. 

Dans un film comme Black Panther, bien que ce soit Ryan Coogler qui dirige les étapes de réalisation, ce sont des investisseurs blancs qui prennent en charge la production. Donc même s’il est appréciable de voir un film avec une esthétique conçue et maîtrisée par des noirs, ce film appartient tout de même aux blancs qui ont mis l’argent sur la table pour qu’il voie le jour. Dans ces conditions, il est forcément compliqué de s’attendre à un brûlot révolutionnaire plaidant ouvertement pour l’empowerment des opprimés. 

Force est de constater qu’un film comme Black Panther s’éloigne de l’indépendance voulue par le réalisateur noir Spike Lee, lorsqu’il créa sa société de production 40 Acres and a Mule, pour avoir le contrôle total sur le propos et le contenu qu’il décidait d’insérer dans ses films.

Mettre en scène les minorités est une problématique. La question de savoir qui écrit les histoires les mettant en scène en est également une. Et celle de savoir qui finance le tout en est encore une autre, et pas des moindres. 

Si l’on décide volontairement d’ignorer les tendances tentaculaires du capitalisme, Black Panther reste le marqueur d’une époque où les voix des minorités ont su se faire entendre jusque dans les bureaux des sociétés de production mainstream. Et à l’avenir, nous pouvons espérer avoir droit à des représentations de plus en plus respectueuses de ce que nous sommes, et cela n’est pas négligeable. 

Pour autant, cela ne nous empêche pas d’être lucides vis-à-vis des logiques mercantiles qu’il y a derrière et d’être conscients de l’effet politique néfaste que cela peut avoir sur nos luttes, à moyen et long termes. Mais nous pouvons toujours nous tenir au courant de ce qui se passe dans le cinéma indépendant produit par les minorités, que ce soit aux Etats Unis ou ailleurs. Cela revient aussi à nous intéresser aux nombreuses difficultés auxquelles ces types de productions font face. Et donc, à nous efforcer de leur donner la force d’un point de vue financier selon les moyens dont chacun d’entre nous dispose. Et en donnant ce conseil, je me mets moi même dans le lot car j’admets que c’est quelque chose que je fais rarement. 

En attendant, je reprends à mon compte la réflexion faite par un ami militant guadeloupéen sur un statut Facebook : Apprécier Black Panther, c’est comme aimer les baskets Nike. Politiquement, ça pue… mais qu’est ce que c’est bon !

Une dernière chose pour finir...

Ce point-là s’adresse aux blancs à qui il est venu à l’idée de critiquer l’enthousiasme des noirs lors de la sortie de Black Panther.

Vous n’avez pas connu ce que c’est que d’être enfant et de vous convaincre que les blancs sont mieux parce que, eux, sont représentés positivement dans les médias. Vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir vécu dans une famille où tout le monde est surpris quand un personnage noir, bienveillant et malin apparaît dans une fiction alors que le stéréotype du noir braqueur ou dealer n’étonne plus aucun d’entre nous. En bref, vous n’avez jamais eu à intégrer le regard dépréciatif que le monde porte sur votre groupe racial tout entier. Mais vous nous reprochez d’être touchés en voyant Black Panther…

En soi, tout ce que vous trouvez à critiquer à ce moment là, c’est le fait que nous ressentons des choses, car nous sommes conditionnés par notre expérience. Alors que c’est tout-à-fait humain et c’est ce qui fait que vous et nous pouvons regarder les mêmes choses mais y voir des choses différentes. Quand vous voyez en Black Panther, un film de science fiction comme les autres, nous, nous voyons quelque chose qui touche à nos émotions. Et cela nous regarde nous, et nous uniquement, si nous décidons d’y accorder de l’importance et d’en faire quelque chose ou non.

Personne ne vous en veut pas de ne pas comprendre notre enthousiasme, ou de ne pas trouver votre place là-dedans. Car c’est la vérité, vous n’avez pas votre place là-dedans et cela n’est pas grave. Il est au contraire plutôt sain que vous vous en rendiez compte et que vous acceptiez de nous voir investir des espaces de réflexions qui ne vous intéressent pas. Pour la simple et bonne raison que nous ne regardons pas le monde depuis la même place.

Quand vous faites la liste de toutes les raisons morbides qui font qu’on devrait détester ce film, c’est comme si vous partiez du principe que nous n’étions pas conscients des réalités qui nous entourent. Mais rassurez vous, nous savons dans quel monde d’oppression nous vivons et quels en sont les enjeux. Nous savons aussi, tout comme vous, que Black Panther est un film capitaliste. Et vu qu’il aborde des questions qui touchent les noirs, c’est probablement vers nous qu’il faut se tourner pour trouver les critiques les plus pertinentes à son sujet. Et en sous-entendant le contraire, vous ne faites rien d’autre que de nous infantiliser en voulant nous expliquer quoi penser, sur des choses qui nous concernent en premier lieu.

J’en suis navré, mais même en nous accouplant avec des personnes blanches, nous n’aurons pas d’enfants blancs. Il est donc normal que nous nous émouvions quand nous réalisons que nos enfants auront droit à des représentations positives d’eux mêmes auxquelles nous, nous n’avons pas eu droit à leur âge.

Au delà de tout ça, je nous conseille à tous de nous calmer, de boire un verre d’eau et de redescendre sur Terre ! Il y a évidement des urgences un peu plus concrètes que celles qui se jouent dans nos salles de cinéma…