Ceci est un message du Wakanda : la révolution noire n’aura pas lieu

Black Panther est un blockbuster américain sorti en janvier 2018, produit par les studios Marvel et présentant un casting majoritairement noir : une première dans l’univers des super-héros. À mon échelle, ce film a bien tenu l’une de ses promesses : celle de faire sensation. En sortant de la séance, j’étais partagé entre un sentiment d’émerveillement et un sentiment de frustration que j’avais du mal à contenir. Car d’un côté, on a droit à une esthétique et une imagerie finement travaillées. Mais de l’autre,  on se confronte à un scénario souvent irrespectueux des luttes de libération noires et des conditions d’existence des populations noires.

Je précise que je ne suis pas du tout familier à l’univers des Marvel. Je ne sais donc pas ce qui est directement imputable  aux scénaristes du film, et ce qui relève de l’univers de la BD et qu’il ne fallait surtout pas changer dans le film.  À bon entendeur…



L'utopie d'un Occident bienveillant

On va d’abord parler de l’endroit où presque tout se passe : un pays africain imaginaire  appelé le Wakanda. À première vue, le Wakanda est un fantasme pour celles et ceux qui rêvent d’une Afrique totalement libérée. Ce pays est la première puissance mondiale grâce à l’exploitation d’une ressource secrète : le vibranium. Gràce à elle, la population wakandaise est prospère et se trouve à la pointe des avancées technologiques mondiales. Et pour éviter de se faire accaparer cette ressource par des méchants, le pays la cache depuis plusieurs siècles et fait croire à la communauté internationale qu’il vit dans une extrême misère tout en refusant catégoriquement toute aide extérieure.

Si on peut trouver un point positif à cette fable, c’est que le film livre un point de vue tranché sur ce que pourrait être l’Afrique si elle était totalement maîtresse de ses ressources. C’est fantastique, mais on peut se l’avouer : c’est du n’importe quoi ! Le Wakanda dépeint une vision  peu lucide de ce que sont vraiment la géo-politique et les rapports de force qui s’exercent entre les nations. Car dans la vraie vie, les grandes puissances occidentales ne proposent pas leur aide gratuitement. Leurs politiques d’ingérence servent toujours un intérêt, quelqu’il soit. Et personne n’est libre de leur refuser quoique ce soit, à part en rentrant dans de réelles démarches de résistance. Donc si le Wakanda était réel, l’Europe ne serait pas restée les bras croisés à se demander pourquoi un pays aussi pauvre refuse sa main tendue. Cela se serait réglé à coup d’interventions musclées. Et dans ces conditions, il n’est pas sûr que le pays aurait pu cacher très longtemps l’existence du vibranium… Même s’il n’y a pas à douter que vu la gueule des armées wakandaises, elles auraient probablement tué tout le monde ! 

Une puissance africaine aux relents occidentaux

Pour servir sa politique protectionniste et maintenir le secret sur ses ressources, le Wakanda se maintient depuis des siècles dans un statut-quo pacifiste et non-violent. Le pays ne cherche de problème à personne et donc personne ne lui cherche de problème. Encore une fois, le parti pris politique est fort : il peut exister une puissance économique en bons termes avec tout le monde, ne cherchant à interférer ni dans les affaires des puissants, ni dans les affaires des plus faibles. Je ne reviendrai pas une seconde fois sur le regard utopique que cela livre sur les rapports de force au sein du système capitaliste. Je préfère apprécier l’idée qu’une grande puissance mondiale ne s’immisce pas dans les affaires des nations les plus démunies. 

Sauf que même dans une fiction, aussi féérique soit-elle, tout ne peut pas être aussi beau. L’une des premières scènes du film montre T-Challa – super héros du film et roi héritier du Wakanda – intervenir en personne au Nigéria accompagnée de ses acolytes Okoye et Nakia. Et cela parce qu’ils se sont fixés le devoir de libérer des jeunes femmes musulmanes des griffes de mécréants, que l’on peut identifier comme étant des terroristes islamiques. L’ingérence, jamais! Mais quand il s’agit d’empêcher le dangereux projet islamiste d’arriver à son terme, on peut peut-être faire une exception…

Loin de moi l’idée de nier les épouvantables réalités que constitue la présence terroriste en Afrique. Mais de mémoire, il me semble que cette scène est la seule où nous voyons l’Islam représenté. Les musulmans sont donc dépeints soit comme des bourreaux, soit comme des victimes à sauver. Quand on sait qu’une large part de la population africaine est de confession musulmane, cette vision paraît d’autant plus insultante. Notons aussi que dans le cas présent, les victimes sont toutes des femmes voilées. Refait surface le grand fantasme de la femme soumise, de surcroît africaine et musulmane, à sauver de l’emprise de son mâle violent par essence…

Oui, ce film reste une super-production occidentale  !

Everett, la caution blanche du Wakanda

Arrive un moment du film où T-Challa doit se rendre à l’évidence : le vibranium, le Wakanda et le monde sont menacés. Au pied du mur, il se résout alors à accepter l’aide d’une personne extérieure à la nation wakandaise, en la personne d’Everett K. Ross. 

À la grande surprise générale (ironie…), Everett est blanc. En soi, ce n’est pas censé être un problème. Mais ce personnage m’a tout l’air d’être la caution blanche du film. T-Challa et son équipe de badass ne pouvaient pas se contenter de sauver le monde entre noirs. Il fallait qu’il y ait au moins un blanc avec eux, si possible un homme, et surtout qu’il aie un rôle décisif. Les scénaristes n’allaient pas courir le risque de passer pour des pro-noirs, ou pire encore… pour des anti-blancs ! À l’inverse, cette problématique ne s’impose jamais quand, dans un film, on a affaire à une équipe de héros blancs comme neige. Il peut effectivement arriver qu’on fasse apparaître dans le groupe un membre d’une minorité, histoire d’en mettre un. Mais si jamais on ne le fait pas, ce ne sera pas pour autant perçu comme un drame. Alors que nous, issus de minorités, on nous a appris dès l’enfance à nous identifier à des héros blancs. Quand les blancs, eux, sont peu habitués à s’identifier à des héros qui ne leur ressemblent pas. (Mais je reviens sur ce point précis dans mon autre article sur Black Panther)

Mais passons sur tout ça ! Admettons que je soie de mauvaise foi et qu’il faille absolument un homme blanc dans l’histoire. Est-ce qu’on peut tout de même m’expliquer pourquoi il faut à tout prix qu’il soit américain ? Il y a quand même plein d’autres blancs sur terre. Et si on cherche bien, il y en a même qui pourraient ne pas incarner à eux seuls le symbole de l’oppression et du capitalisme. Cette présence américaine est d’autant plus insolente quand on ajoute à cela le fait qu’Everett est un agent de la CIA, organisme gouvernemental en partie responsable de l’échec des vrais Black Panthers. Un clin d’oeil qu’on saura apprécier…

À mon avis, l’existence d’un personnage extérieur venu aider le Wakanda aurait pu être l’occasion de faire un beau clin d’oeil aux luttes des nations africaines opprimées. Ça aurait pu être la petite fille d’un combattant du FLN algérien (qui soit dit en passant, était vraiment en lien avec le Black Panther Party), ou un jeune burkinabé se revendiquant de l’héritage de Thomas Sankara. Et bien non : Everett est un mâle blanc, américain, agent de la CIA…

Killmonger, l'unique révolutionnaire

Maintenant, j’aimerais qu’on parle du super méchant du film : Erik Killmonger. Le fait que je décide de parler de lui n’étonnera personne, tant ce personnage a frappé les esprits des spectateurs. Son histoire, c’est celle d’un gamin dont le père faisait partie de la famille royale wakandaise avant de trahir les interêts du royaume et de se faire bannir. Erik a donc grandi aux Etats-Unis et a subi les conditions de vie du prolétariat afro-américain. Les racines wakandaises dont il a été coupé n’existent en lui qu’à travers les récits de son père. Il a donc en lui une immense rancoeur due au fait qu’il a cotoyé la misère, alors que sa famille et le peuple wakandais vivaient dans la prospérité. Et c’est cette rancœur qui est à la base de ses enjeux et de ses objectifs destructeurs.

Du point de vue de ce qu’il apporte à l’intrigue, le personnage de Killmonger est très réussi. Au delà de son swagg, de son verbe et de son charisme, ce n’est pas un super méchant comme les autres : sa quête à lui est complexe, juste et touchante. Le film le suit de manière à ce qu’on s’identifie à ses blessures et qu’on soit en empathie avec lui. On est loin d’une vision binaire où il y aurait d’un côté, les bons et de l’autre, les mauvais. À la fin du film, il est clairement énoncé que ce sont les erreurs commises par le royaume du Wakanda qui ont fabriqué le monstre qu’Erik Killmonger est devenu. Si son père et lui n’avaient pas été abandonnés à leurs sorts, loins du royaume, Erick aurait sûrement été un individu sain et sans histoire.

La première fois qu’on le voit adulte dans le film, c’est quand il rembarre l’employée d’un musée en lui rappelant que l’un des objets exposés a été volé au Wakanda. Lui et une équipe de malfaiteurs décident donc de le récupérer violemment. Et pour moi, c’est à partir de là que le personnage de Killmonger devient dérangeant. Car dans tout le film, c’est cette question de la violence qui permet de le discréditer. Ses objectifs sont louables mais ses moyens sont jugés mauvais. Et là, on retrouve un postulat qui pèse, dans la réalité, sur tous les opprimés de la planète : ils ont beau subir de plein fouet la brutalité des puissants, on les accable toujours quand ils usent de la même brutalité pour y faire face. La violence des dominés est toujours moins légitime que celle des dominants.

Bien plus tard, durant la scène d’intronisation où Killmonger prend le contrôle du Wakanda, il pronconce un discours dans lequel il reproche au pays de ne jamais être venu au secours des opprimés de la planète. Il annonce alors qu’il est l’heure du renversement, celle où les opprimés prendront la place des oppresseurs. Là encore, le film discrédite l’usage de la violence quand elle est employée par les plus démunis. Quand la violence vient d’eux, elle est toujours outrageante, mal dirigée et abusive…

Je considère que ce regard sur la violence des opprimés est un gros manque de respect. Car rappelons que ce film s’appelle Black Panther . Et que pour les vrais Black Panthers, l’usage de la violence chez les Afro-américains était plus que légitime. Tout simplement parce qu’ils subissaient déjà toutes les violences du système; qu’elles soient économiques, racistes, physiques (violences policières et lynchages) ou psychiques. La violence n’était ni plus, ni moins que de la légitime défense. En comparant le discours sur la violence qui transparaît à travers Killmonger et celui du véritable Black Panther Party, on constate que le film maintient une confusion constante entre désir irrationnel de vengeance et revendication légitime de justice.

Pour en finir avec Killmonger, je retiens qu’il est le seul personnage du film à incarner les noirs de la diaspora. J’entends par là, les afro-descendants qui vivent en dehors de l’Afrique, quels qu’en soient les raisons (traites négrières, immigrations, ou autres…). Et comme il n’y a aucun autre personnage pouvant apporter une autre vision sur ces afro-descendants, on a l’impression que le film les met tous en scène comme des enfants illégitimes, sans réel repère, et ne sachant pas quoi faire de leurs colères. Étant antillais, je trouve cela insultant ; d’abord en tant qu’individu ; mais également au regard de toutes les luttes panafricaines. C’est à dire, de toutes les luttes qui portent en elles la conscience que le destin politique des noirs est lié à l’Afrique ; sans pour autant nier les différents contextes dans lesquels vivent les noirs, partout sur la planète.

Cela étant dit, j’ai tout de même énormément apprécié ce personnage. Il relève à la fois de la prouesse scénaristique et de la performance d’acteur. Et même si je reste fâché avec l’idée de le faire mourir à la fin du film, je ne résiste pas à l’envie de vous montrer la scène de sa mort. Il y prononce une phrase épique qui lui rend toute la grandeur que le film lui a enlevé. Cette réplique est d’ailleurs intéressante car elle fait référence à la traite négrière, et elle nous montre que Killmonger se considère comme un descendant d’esclave. Il définit donc son identité au regard de son vécu d’Afro-américain, plutôt qu’au regard de sa réelle filiation biologique.

“Just bury me in ocean, with my ancestors that jumped from the ships, because they knew death was better than bondage” 1

Au final, d’un point de vue artistique, l’histoire de Black Panther est bien menée, touchante et brandit un principe fort : Les noirs, comme tous les individus qui subissent des systèmes d’oppression, ont le droit de vivre dignement. Mais elle veut aussi nous montrer que cette accession à la dignité ne peut pas se faire si ce sont les opprimés, eux-même, qui dictent leurs règles. Preuve en est que le Wakanda a bâti sa prospérité sur l’exploitation d’une ressource cachée, mais surtout grâce au fait que ses dirigeants ont décidé de vivre sans faire d’ombre au système capitaliste. D’ailleurs, à la fin du film, le roi T-Challa tire les leçons de tout ce qui s’est passé en deux heures d’intrigue et comprend que les avancées du royaume du Wakanda doivent profiter à tous les peuples opprimés. En bon chef d’Etat, il décide alors d’annoncer son plan de développement lors d’un sommet de l’ONU et de le mettre en oeuvre avec l’aide de tous les puissants de la planète. En gros, les opprimés doivent être tenus par la main par un sauveur validé par les instances mondiales du pouvoir. C’est tout ce qui leur reste puisqu’à travers l’assassinat de Killmonger, on a tué dans l’œuf la puissance révolutionnaire. Comme ce fut d’ailleurs le cas avec les vrais Black Panthers ! Oui… les noirs ont droit à la dignité ; mais uniquement s’ils se soumettent aux règles d’un système blanc et capitaliste qui, paradoxalement, ne leur a jamais reconnu aucune dignité.

NOTES

1. “Jetez moi plutôt à la mer, que je rejoigne mes ancêtres qui ont sauté du bateau, car ils savaient que la mort était mieux que l’asservissement”