Expéka Trio : la fusion au service du tambour

Expéka Trio ( Célia Wa / Sonny Troupé / Casey) Evènement : 6ème continent [La Meson - Marseille]

« C’est vraiment la rencontre de trois personnes. C’est vrai qu’on a une vision de nous en tant que guadeloupéens, martiniquais, noirs, avec une histoire forte. On a chacun une manière de voir les choses et je pense que c’est une histoire de personnalités qui se rencontrent. Musicalement, chacun amène ce qu’il est et ça nous plaît à tous les trois. » La présentation de Sonny Troupé parait être la mieux trouvée pour décrire le trio qui n’en a pas toujours été un. Au départ, tout est parti d’une commande faite par le festival Africolor qui voulait créer la rencontre entre le monde du percussioniste guadeloupéen et celui de la rappeuse Casey, d’origine martiniquaise. Le duo s’élargit rapidement pour y inclure le martiniquais Didier Davidas au clavier, ainsi que les guadeloupéens Stéphane Castry à la basse, Olivier Juste au tambour ka et Célia Wa à la flute et à la voix. Ce fut la naissance du projet Expérience ka qui prit ensuite le nom d’Expéka. Par la suite, la formation se réduit autour de Sonny Troupé, Célia Wa et Casey et finit par donner Expéka Trio. En attendant d’avoir la chance d’écouter toute la formation au complet dans un projet à venir, il est encore temps d’assister aux quelques concerts qu’accorde le trio en ce moment. “Expéka Trio est devenu un vrai groupe et pas juste une formule réduite d’Expéka. C’est à dire qu’avec le temps, les morceaux sont devenus consistants pour trois… écrits pour trois.”

Pour Casey, ce mélange entre rap et musique traditionnelle prend tout son sens dans le fait que ces musiques ont tout à voir entre elles, si l’on se fie à leurs histoires et à leurs contextes d’apparition. « Elles n’ont qu’une seule racine : le même champ de coton, le même champ de canne. Tu prends le Jazz, le Blues, la Soul, tu peux prendre toutes les musiques que tu veux… Chaque musique dans chaque île de la Caraïbe. Chaque pays d’Amérique du sud ou d’Amérique du Nord, tu auras toujours une musique noire. Pour moi, le point commun, c’est l’Afrique. » Cet avis est confirmé lorsque l’on assiste à la prestation du groupe sur scène. Les genres s’accordent avec cohérence et évidence, sans jamais gommer ce que chacun des trois musiciens apporte. Les textes et le flow de Casey captivent tout autant que le doigté inventif et maîtrisé de Sonny Troupé au tambour. La voix de Célia Wa sublime la langue créole et les mélodies qu’elle joue à la flute posent des ambiances, installant un décor qui facilite le suivi de chaque histoire que le trio raconte.  

La formule est intimiste et le contact avec le public est direct, presque familial. On a l’impression d’être entre nous, loin des agressions extérieures. L’espace est dégagé, nous laissant le luxe d’être attentif à chaque mot. Il est question entre autres de ne pas se laisser confisquer la parole, de réclamer son droit à crier sa colère et surtout, de le faire le plus librement possible. Et s’il y a quelque chose qui émane naturellement de la démarche d’Expéka Trio, c’est peut-être bien cette revendication de liberté totale ; de suppression des carcans qui enferment.

Le tambour parle de Nous

Tout au long du concert, le trio est assis. Célia Wa est à gauche et Casey est à droite. Sonny Troupé, lui, est au milieu. Comme si l’intention était de souligner à quel point la présence du tambour est centrale. C’est d’ailleurs l’impression qui ressort lorsque Sonny Troupé explique comment s’est déroulé le processus de création. Chronologiquement, tout part du tambour. Casey et Célia Wa apportent ensuite ce qu’elles sont pour que flûte, rap et chants se marient alors à la base proposée. Le tambour est tellement au fondement de la création que la question de la fusion est pensée dès la phase de composition rythmique. « Je me mets dans l’esprit de ce projet qui est pour moi une rencontre du rap et de quelque chose de pas forcément traditionnel, mais en tout cas de “roots”. Je me mets dans l’esprit de ce que moi j’entends par “rap “. C’est une histoire de rythmes, de boucles, de samples… Je me demande quels types de rythmiques pourraient ressembler à la fois au monde de Casey et à mon monde. Je suis né dans la tradition Gwoka et donc je crée en pensant à ça : À quels moments nos deux mondes pourraient se rencontrer ? Ce qui n’empêche pas qu’il y a un morceau où Casey et Célia rappent et chantent sur un toumblack.1 Il y a aussi d’autres rythmes traditionnels qu’on a repris… Mais en général, mon but était plus de créer des choses.»

À entendre le trio parler du tambour, on comprend que son importance dépasse leur seule démarche artistique. Il s’agit aussi et surtout de comment ils vivent le tambour en tant qu’antillais. Il est vrai que chez nous, le rapport à cet instrument n’est pas tout le temps réfléchi ; il est souvent viscéral. Et Célia Wa affirme que c’est à la force de notre instinct que nous l’avons fait perdurer. «Il y a des choses qu’on ne peut pas forcément expliquer. Mon père n’a jamais fait de Gwoka, mais dès qu’il entend un tambour, ça lui fait un truc. Il y a plein de gens comme ça qui n’en écoutent pas forcément mais quand ils l’entendent, ça fait toujours quelque chose. C’est puissant en fait. C’est quelque chose qui nous dépasse pour moi. Ça ramène à des pratiques ancestrales qu’on ne comprend pas forcément parce qu’il y a eu tout un travail de dénigrement autour de ça. Mais ça fait forcément écho quelque part. Cette musique a une fonction plutôt politique, de revendication, d’affirmation de soi. Inconsciemment, c’est ça… il y a de l’inconscient et du conscient et ça fait partie de nous. C’est une spécificité.  »

Mais le rapport des antillais au tambour est loin d’être tout le temps limpide. Cet instrument et ce qu’il représente sont tellement inscrits en nous qu’il sont aussi à l’image de nos paradoxes et de notre mal-être historique. Casey l’exprime bien lorsqu’elle évoque comment les antillais ont parfois tendance à se positionner face à lui. « Ce qu’on retrouve partout dans les Amériques et la Caraïbe, c’est la manière dont on a fait comprendre aux gens qu’ils devaient avoir honte ou peur d’eux même. Voilà pourquoi, à un moment, les Antillais ont délaissé le tambour. Parce que le tambour, c’est l’Afrique ! Et l’Afrique, c’est ce que personne ne veut voir. Parfois, les Antillais, ils ont un problème avec l’Afrique… Tout ce qui rappelle qu’on est noir, ou qu’on serait soi disant des primitifs ou des sauvages, c’est tout ce que l’on veut oublier. Et quelque part, le tambour, je trouve qu’il cristallise ça : C’est quoi notre rapport à l’Afrique? Puisque le tambour, c’est l’Afrique ! Et c’est pour ça que c’est intéressant que ça puisse être aussi tendu le rapport sur le tambour. C’est clair que ça ne peut être que politique. En gros, dans la Caraïbe, c’est comment on a voulu effacer l’Afrique ! Comment on veut effacer l’Afrique, tout le temps ! »

Le tambour se libère

Sonny Troupé voit de l’espoir dans la manière dont les nouvelles générations s’approprient le tambour de plus en plus facilement. « Aujourd’hui, il y a énormément d’écoles de musique et il y a beaucoup d’enfants qui apprennent le Gwoka. Et là, pour le coup, les parents de ces enfants là n’ont aucune réflexion sur le Gwoka en tant qu’objet pour militer. Je ne dis pas ça de manière négative, au contraire ! Au départ, cette musique là était tellement mal vue que c’est très bien qu’elle soit vue de manière positive. » 

Mais les musiques traditionnelles antillaises – tout comme le rap – souffrent des même symptômes que la plupart des courants musicaux nés dans la boue. Comme le dit Casey, une poignée de personnes font preuve d’une nostalgie mal placée vis à vis d’un temps un peu fantasmé où ces musiques étaient uniquement circonscrites à la lutte. Comme si la démocratisation d’un genre musical et le fait que le grand public y ait accès n’étaient pas aussi une forme de victoire en soi. «Toutes les musiques noires, ça a toujours été la même fonction. Le fait qu’elles puissent être démocratiques, c’est à dire qu’elles soient plus seulement attachées à un objet de lutte, c’est aussi ce qui fait qu’elle sont installées. C’est ça qui les rend libres, ces musiques là. Pas juste de les circonscrire à la lutte. Je trouve que pour les gens qui sont hors de ce monde là, c’est trop facile et c’est trop romantique ! Toutes les musiques noires, elles ont toujours vécu le même truc. Le Jazz, c’est bien quand c’est pratiqué par 40 héroïnomanes… Le rap, c’est bien tant que ça reste dans la rue pratiqué par des pauvres qui n’accéderont jamais au show business… Le gwoka, c’est bien, ils sont 50 énervés… Non ! C’est bien que des gosses en jouent ! Et c’est même le luxe des musiques qui sont installées : c’est qu’on a oublié d’où elles viennent et pourquoi elles sont là. Et ce sera ça le vrai luxe du Ka ou du Bèlè. C’est qu’un jour, on saura plus pourquoi elles sont là mais elles seront vraiment là, installées. Ça, se sera le vrai luxe ! C’est à dire que des gens en joueront naturellement sans savoir d’où ça vient et en feront exactement ce qu’ils veulent. C’est toujours les mêmes débats… les puristes, la supra-intégrité… Tout le monde a des placements et des positionnements différents ; a une façon de jalouser, de s’accaparer, de s’approprier, ou a peur de la réappropriation. Mais je trouve que ce ne sont pas des peurs légitimes ! »

C’est ainsi ! Le tambour vit et comme tout ce qui vit, il a ce besoin essentiel de bouger. Il serait criminel d’exiger de lui qu’il reste sagement à la place qu’on lui a assignée. Ce serait signer son arrêt de mort que de lui fixer des limites qu’il ne devra jamais dépasser. De même que de le priver de son droit à vivre des rencontres, comme celles provoquées par notre trio. Il y a pourtant des gens qui se crispent violemment dès que notre culture sort des sentiers battus et qu’elle se mélange. Selon Célia Wa, cette tendance est aussi un élément qui en dit long sur notre rapport à nous-même. « Je pense que les gens qui se crispent par rapport à ça, c’est qu’il y a une peur en fait. C’est comme s’il y a une identité à laquelle on peut s’accrocher, mais en même temps une peur de l’hybridité, de se perdre dans un truc… Parce que finalement, est ce qu’on sait vraiment ce qu’on est ou pas ? Je pense qu’il y a toujours ce truc où l’on ne sait pas… Il y a eu tellement de mélanges, donc on essaie de se raccrocher à certaines choses et on ne veut pas qu’elles changent. Il y a des gens qui ne supportent pas le changement et pour eux, l’évolution, c’est la perdition. Je pense que c’est un problème d’estime de soi-même, de confiance en soi… Au final, quand tu as confiance et que tu sais ce que tu portes en toi, et bien tu n’as pas peur d’aller à l’extérieur et d’échanger. Et au contraire, c’est une richesse que tu portes et que tu peux partager. »

Notre histoire nous condamne pourtant à la rencontre. Nous avons quitté l’Afrique avec une part d’elle en nous, qui a du se réinventer constamment dans le choc souvent violent du contact avec l’autre. Et comme le rappelle Casey, les craintes qui nous animent ne peuvent suffire à changer la donne et à effacer ce que nous sommes fondamentalement. « Nous caribéens, nous sommes déjà des hybrides. C’est notre fonction de passer notre temps à hybrider les choses. Le Jazz, c’est un mélange ! La Funk, c’est un mélange ! La Soul, c’est un mélange ! Et comment on joue du tambour aux Antilles, c’est pas comme on le jouait au Mali. C’est pas comme on le jouait dans le Royaume du Mandingue, c’est pas comme on le jouait dans le Royaume du Dahomey. Donc on a déjà hybridé le tambour. Donc ça n’a aucun sens de refuser la nouvelle hybridation. Les caribéens, comme les américains du nord et du sud passent leur temps à hybrider puisque nous sommes nous même des hybrides. Et c’est ce que j’arrive pas à comprendre des antillais puisque c’est ce que je préfère moi dans mon identité caribéenne. C’est que j’arrête pas d’hybrider. En plus, maintenant, moi, je vis en France, donc je fais partie de cette diaspora. On est une diaspora ! Les Antillais, on est plus une diaspora qu’un lieu défini. Il y a plus d’Antillais hors des Antilles qu’aux Antilles. Notre puissance, c’est d’être une diaspora ! C’est pas d’être comme dans certains endroits… d’avoir plus de gens en Chine qu’ailleurs. On est une diaspora ! C’est à dire que la puissance qu’on a, c’est comment on absorbe la culture de l’endroit ou l’on est. Aux États-Unis, il y a des Antillais. Et c’est pas les Antillais de Sarcelles. C’est pas les Antillais qui vivent peut-être au Brésil ou en Amérique du Sud. C’est pas les Antillais de Martinique, Guadeloupe, ou Haiti, ou de toute la Caraibe… C’est pas les Antillais qui peut être se sont installés en Indonésie. Ceux qui iront vivre en Chine et faire leurs études… On n’est pas les mêmes !  Donc la question, c’est qui on est et comment on accepte qui on est ? Et moi, je trouve que c’est ça qui n’est pas clair aux Antilles. C’est pas toujours clair comment les gens s’acceptent. On parlait de cette façon de fuir l’Afrique… Mais en même temps qu’on la fuit, on veut la garder. On veut garder le tambour mais faut pas y toucher ! Donc qu’est ce que c’est? On fuit l’Afrique ? On la fuit pas? Qu’est ce qu’on fait exactement? L’hybridation, c’est notre fonction ! Les Antillais, c’est la rencontre de trois continents : l’Afrique, l’Europe et les Amériques. C’est à dire que nous sommes amérindiens, nous sommes européens, nous sommes africains, nous sommes américains… Caribéens! On passe notre temps à hybrider les choses. Donc pour moi, c’est un non sens de le refuser. »

Nos trajectoires sont compliquées. Et le fait que nous soyons encore subordonnés à la France – que ce soit politiquement, économiquement et culturellement – ne vient rien simplifier ! Ce n’est pas étonnant que tout cela engendre la crainte de se perdre ou de disparaître ; peu importe qu’elle soit légitime ou non. Ce que nous devons nous demander, c’est comment nous répondons à cette crainte avec nos armes à nous, sans pour autant tomber dans une sorte de “protectionnisme culturel”. Si l’on axe principalement cette question sur la musique, Sonny Troupé a sa propre idée sur la réponse à apporter : tout réside dans la considération sincère qu’on a pour notre culture. « Pour moi, le plus important, c’est le respect. Si on sent qu’il y a un respect dans ta manière d’exploiter tes racines… pour moi, il n’y a pas spécialement de problème. Je pense qu’à partir du moment où tu es respectueux, même le puriste va te respecter et il va te dire : “A pa bitin an mwen sa… mè bon.. woulé, woulé!” 2 Il faut juste ressentir qu’on est dans le respect le plus total. »

Cesserons-nous un jour d’avoir peur ? Rien n’est moins sûr… En tout cas, tant que des artistes comme Célia Wa, Casey et Sonny Troupé s’assumeront pleinement dans leurs démarches, nous aurons des outils à portée de main pour accepter ce que nous sommes : des désordres sans limite, de moins en moins disposés à s’excuser d’exister. Alors on vous remercie pour ça… et pour la bonne musique ! 

Merci à vous trois pour le temps d'échange accordé ! Force et courage pour la suite !

NOTES

1. Le toumblack est l’un des sept rythmes de base du gwoka.  

2. “C’est pas vraiment mon truc, mais bon… vas-y, vas y!”