La fragilité blanche, invitée exclusive des plateaux-télé

Une fois n’est pas coutume, je réagis à l’actualité et m’intéresse au désordre provoqué par « l’Affaire Thuram ». Et avant toute chose, je considérerai qu’on discute entre nous et que nous sommes absolument d’accord sur les bases. Je ne ferai donc pas de grande analyse sur le fait que les blancs n’ont tellement pas l’habitude de se faire désigner que le simple fait de les nommer leur provoque des crises de larmes et des crampes d’estomac. Je n’épiloguerai pas durant des paragraphes sur la blessure existentielle provoquée chez eux dès qu’on précise qu’ils sont historiquement constitués sur la déshumanisation de toutes les autres couches de l’humanité. Et je n’expliquerai pas non plus à quel point leur obsession à l’égard des concepts de repentance et de victimisation les dévoile au grand jour ; eux et leur refus de se regarder en face dès qu’on aborde les fondements structurels et idéologiques de leur racisme.

En vérité, je ne parlerai pas spécifiquement de Lilian Thuram. Son cas n’est que le point de départ que j’utiliserai pour évoquer le spectacle auquel on a droit dans les médias lorsque la fragilité blanche s’exprime. Tout en précisant que ce qui se passe sur ces médias n’est qu’un reflet de ce qui se passe tous les jours et partout en France dès que les blancs sont remis en question ou pointés du doigt.

L’actualité profondément raciste de ce pays associée à l’ampleur que prennent peu à peu les mouvements anti-racistes et décoloniaux fait qu’il est et qu’il sera de plus en plus difficile de ne plus évoquer les questions de racisme. Mais tant que les médias seront traditionnellement tenus et occupés par des blancs, les plateaux-télés ne constitueront pas des espaces suffisamment sécurisés pour que nos problématiques soient abordées sérieusement. Sur les questions qui nous concernent, les blancs auront toujours cette volonté de garder le contrôle. Et au regard des débats à la télé, on constate que ce contrôle s’opère à travers différentes stratégies. Je me suis brièvement attardé sur certaines d’entre elles – sûrement les plus visibles et évidentes – en essayant de les illustrer par des séquences précises.

L'absence de contradiction

Dans les médias français, il existe des gens qui font figure de cas d’école lorsque la parole raciste s’exprime. Je dirais que parmi les plus anciens et notoires, on compte Eric Zemmour, Elisabeth Levy ou encore Alain Finkielkraut. Plus le temps passe et plus la liste de cette élite puante s’allonge. Elle se compose de philosophes, d’essayistes, de journalistes, de responsables d’associations et d’analystes en tous genres occupant les plateaux télés comme si c’était leurs salons. Ces soldats de la suprématie blanche ne tirent leur légitimité que du fait qu’ils confortent la pensée du pouvoir et qu’ils s’expriment sans jamais qu’on leur oppose une quelconque contradiction. C’est le cas dans la vidéo ci-dessous, quand un obscur combattant contre le racisme anti-blanc est en roue libre totale et commente le cas Thuram, alors que ce dernier n’est pas présent pour s’exprimer. C’est d’ailleurs une constante dans toute cette histoire : tout le monde parle de Thuram et spécule sur ses intentions mais il n’est jamais présent en plateau pour assurer sa défense.

...ou de contradiction sérieuse

Il existe aussi une sous-composante de cette stratégie maintenant l’absence de contradiction. Et elle consiste à planifier la venue d’un contradicteur qui sera tiède dans ses prises de position ou qui n’aura juste pas l’expertise nécessaire pour tenir le contre-argument. Je pense par exemple à cette séquence dans une émission d’Ardisson durant laquelle Eric Zemmour balance des conneries plus grosses que sa tête à propos de la colonisation et de la traite négrière et qu’il se retrouve face à un Disiz réactif mais démuni et incapable de gérer sa répartie. Je ne lui jette d’ailleurs pas la pierre car absolument rien ne l’oblige à être un expert sur quoi que ce soit. Mais armé uniquement de la force de son expérience et de son bon sens, il ne fait malheureusement pas le poids face à une armée de faux intellectuels adeptes du « name dropping » et disposant de toute une littérature vouée à documenter leur connerie. Celà-dit, on peut tout de même questionner la responsabilité du rappeur dans le fait qu’il se soit retrouvé à dîner chaleureusement avec cette bande de racistes avérée.

La stratégie d'encerclement (avec option "secours du pote de couleur")

Même si Disiz avait été un spécialiste des questions abordées, il lui aurait été difficile de placer un mot tant il s’est retrouvé assiégé. Et c’est souvent le cas des plateaux-télé sur lesquels des personnes noires ou arabes vont être amenées à développer une parole anti-raciste.  Ils se retrouvent toujours seuls ou en infériorité numérique, encerclés dans l’espace par des contradicteurs virulents qui rendent impossible le développement de leur pensée. La séquence la plus parlante que j’ai trouvée pour illustrer cette stratégie de silenciation est celle de Nick Conrad venu se défendre sur CNEWS des accusations de racisme anti-blanc qui pèsent sur ses textes. Ici, le rappeur se fait réprimander avec mépris comme un enfant déviant à qui l’on veut expliquer comment il doit se comporter. Et les racistes à qui il est confronté se font tourner la parole entre eux pour mieux lui faire son procès. En teneur, on nie sa capacité à faire du second degré, à projeter des images, à user du double sens. Monsieur est sûrement trop noir pour insérer de la complexité dans son art…

Avec Nick Conrad, nous avons affaire à un artiste ; c’est à dire à une personne dont s’expriment principalement l’expérience et la sensibilité (ce qui n’enlève rien à sa légitimité et sa crédibilité). Mais il existe de plus en plus de personnes concernées par les questions raciales et qui, de manière plus institutionnelle, en ont fait leur domaine d’expertise. Je pense par exemple à la civilisationniste Maboula Soumahoro ou à l’écrivaine et réalisatrice Rokhaya Diallo. Leurs statuts leur confèrent une position qu’elles acceptent de mettre au service d’une tâche ingrate : celle de se frotter au racisme des plateaux-télés. Tâche qu’elles accomplissent souvent avec un brio impressionnant ; leur maîtrise de l’exercice rhétorique et leur clairvoyance les aidant à contrer les basses stratégies de leurs interlocuteurs. Et si l’on ajoute aux difficultés premières le fait qu’il s’agit très souvent de femmes, on imagine bien ce que cela implique en termes de coupage de parole constant.

Vous parler de Maboula Soumahoro m’amène ainsi à vous montrer une autre séquence. On y voit l’ancien président de SOS Racisme, Dominique Sopo, envoyé comme soldat de première ligne pour s’insurger contre la tenue du camps d’été décolonial, face à Maboula Soumahoro. Ces images illustrent une tendance venant renforcer la stratégie d’encerclement des blancs sur les plateaux-télés : le renfort du pote de couleur (“pote” est ici à entendre dans le sens de “Touche pas à mon pote”). Elle consiste à intégrer, dans le camp des adversaires blancsune personne de couleur présentée comme plus nuancée et plus raisonnable. Personnellement, à chaque fois que j’assiste à une séquence où l’on utilise la carte du pote de couleur, je le prends comme un coup bas, comme le moyen le plus efficace de décrédibiliser un propos anti-raciste. C’est comme un moyen de dire devant tous les téléspectateurs : “Les vôtres ne sont même pas d’accord avec vous et vous trouvent trop radicaux ! Comment pourriez-vous avoir raison ?”.  

 

Et quand vient la perte de contrôle...

Au-delà de toutes ces stratégies, il y a ces moments où la perte de contrôle est évidente. Ces moments où l’on n’avait pas prédit la tournure de la discussion et où personne ne se doutait de ce qui allait arriver. Ces moments où l’indigène n’est pas resté à sa place, où il a osé se lever de table et aborder les sujets qui fâchent sans qu’on l’invite à le faire. La fragilité blanche, alors piquée à vif, laisse place à une étrange et soudaine férocité. Le monstre se réveille alors et hurle tellement fort qu’il ne peut plus se cacher.

Entendre le journaliste sportif Pierre Ménès affirmer dans la plus grande décontraction que le racisme anti-blanc est le vrai problème dans le foot en France, c’est juste délirant. Mais cela n’a aucune raison de nous faire paniquer. On parle simplement des mêmes blancs, posés sur les mêmes plateaux télés et dont le racisme n’a pas bougé d’un poil. Il est juste plus ouvert et c’est à l’image de ce qui se passe plus globalement dans la société française.

Eux, par contre, ont des raisons de paniquer et toutes leurs fables sur le racisme anti-blanc nous démontrent que c’est bel et bien ce qu’ils font : ils paniquent ! Sentant les murs de leur grande maison trembler, ils s’accrochent aux meubles en détournant la faute et le regard. Qu’ils ne changent rien ! Qu’ils continuent à rester à leur place et à tenir les mêmes positions. Ca nous aide à comprendre qui est qui et quand la roue tournera, l’Histoire saura s’en souvenir !