La route de la soif : Joey Starr, les békés te remercient

La route de la soif est une série documentaire mettant en scène Joey Starr et produite par la chaîne de télévision Viceland. Durant six épisodes d’une vingtaine de minutes, nous suivons le rappeur de NTM à travers champs de cannes et usines – de la Guadeloupe à la Réunion en passant par la Martinique –  dans sa quête visant à découvrir ce qu’est le vrai rhum. Très honnêtement, j’ai passé un bon moment devant ce programme, même si certains points – notamment le traitement de la question des békés – rendent son contenu très problématique.

Une bonne approche pour le novice

Viceland est la branche télévisée du groupe médias américain Vice, disposant entre autres d’une antenne en France. Sur internet, le groupe a développé plusieurs formats vidéos sur des thématiques culturelles et politiques. Personnellement, j’ai découvert Vice à travers la version américaine de leur chaîne Noisey, qui proposait à une époque de décrypter des phénomènes populaires dans le monde du Hip-Hop.1  J’ai retrouvé dans La Route de la Soif, un état d’esprit qui m’avait agréablement marqué à l’époque où j’avais découvert cette chaîne.

Cet état d’esprit se retranscrit d’abord au niveau de l’esthétique. On retrouve des manières de balayer les décors et de saisir les visages des gens qui feraient presque penser à un clip de rap. Que ce soit dans les manières de filmer et dans les partis pris au moment des montages, l’intention est claire : Malgré la présence éventuelle de couleurs et de sourires, on s’éloigne totalement d’un quelconque esprit de « carte postale ». On assume qu’il y a un réel travail graphique mais c’est pour alimenter une touche de « vrai » clairement revendiquée.

On sent aussi une touche commune au format Noisey au niveau de la narration. Le programme a pris le parti de parler du rhum comme d’un phénomène culturel et populaire en essayant d’en questionner tous les aspects. Et dans sa démarche, il y a cette volonté d’aller à la rencontre de la base pour comprendre les dessous et les causes sociétales. Ce qui permet d’insuffler au spectateur un regard critique et un prisme politique, dès le départ et tout au long de l’investigation.

Il faut quand même préciser que dans La route de la soif, nous n’avons pas tout à fait affaire à un vrai travail d’investigation. Joey Starr n’est pas un journaliste et c’est justement cet aspect-là qui rend le programme singulier. Il se présente lui même comme un “négropolitain” (surnom donné aux antillais de la « métropole ») qui vient découvrir les soubassements du rhum et qui en profite pour faire un point sur son identité et son rapport à la culture créole. Si ce n’est que cela donne une couleur particulière et plutôt intéressante au documentaire, je n’ai pas de grande critique à faire sur cet aspect-là. La manière qu’il a de vivre sa double-culture et de la mettre en scène à l’écran peut se passer de commentaire car tout cela lui appartient et ne regarde que lui. Tout ce que je peux dire, c’est que ce côté intimiste sert la narration au niveau des lieux visités et des interlocuteurs choisis. Nous suivons Joey Starr à des endroits où les caméras « métropolitaines » ne se rendent jamais et nous l’écoutons interroger des personnes à qui même nos médias locaux ne donnent que très rarement la parole.

Une autre chose intéressante, c’est le choix d’avoir mis le rhum au centre de la narration. Cela permet de comprendre à quel point ce produit est à la croisée de nos histoires et qu’à travers lui, nous pouvons lire beaucoup de choses : la réduction de nos cultures par le regard colonial, nos problèmes sociétaux, notre insularité… Pour autant, nous avons affaire à un documentaire assumant très ouvertement sa fonction « tout public » et dans les faits, tous ces éléments sont survolés d’assez haut.

Les békés : une problématique abordée du bout des lèvres

Vu l’angle choisi, le documentaire ne pouvait pas se contenter de suivre Joey Starr en train de faire la tournée touristique des distilleries. Il y a effectivement une question à côté de laquelle il ne pouvait pas passer : celle des terres, des usines et des économies restées entre les mains des descendants d’esclavagistes, dits « békés ». Notre camarade de cuite s’y attaque donc dès le premier épisode en se faisant accueillir dans la distillerie guadeloupéenne Damoiseau. Et la visite des lieux est assurée par Hervé Damoiseau en personne.

Ce grand industriel s’était illustré quelques années plus tôt à travers un bad buzz autour d’une vidéo extraite d’un reportage où on l’entendait prononcer ses mots : « Les premiers vendeurs d’esclaves, c’étaient des nègres qui vendaient des nègres aux blancs. Et puisqu’on se plaint autant de la Guadeloupe et de son système : les Guadeloupéens sont en grande partie sénégalais, qu’est ce qui leur empêche d’aller visiter le Sénégal pour voir si on est mieux au Sénégal qu’en France, puisque le pouvoir colonialiste est si désagréable que ça… » Quoiqu’on puisse trouver à lui répondre (y compris des injures), ces propos permettent de camper le personnage que le documentaire a décidé de mettre en lumière. En voix-off, Joey Starr rappelle ce dérapage verbal et nous assure qu’il a bien l’intention de cuisiner son interlocuteur. Mais au final, on a droit à un entretien tiède et mou et à aucun moment il n’est décidé de mettre le patron béké face à la responsabilité de ces propos.

En replaçant cette séquence dans le contexte du documentaire entier, elle traduit un positionnement politique très clairement gênant. Notamment parce que la problématique des békés n’est réellement évoquée que dans ce premier épisode. Comme si elle avait été vite évacuée pour ne pas avoir à y revenir plus tard. Et quand, lors de son passage à la Réunion, Joey Starr rencontrera Jérome Isautier – homologue d’Hervé Damoiseau et propriétaire des rhums Isautier – il n’abordera cette question que du bout des lèvres. Alors que selon moi, on ne peut pas adopter l’angle du rhum et de ce qu’il dit de nos sociétés sans faire de ce problème, un objet central.

Une apologie puante du "vivre-ensemble"

Venons en précisément aux propos tenus lors de ces entretiens. Quand Hérvé Damoiseau est interrogé timidement sur la place qu’il occupe au sein de la société et de l’économie guadeloupéennes, il se justifie en disant que sa famille s’est lancée dans le rhum après l’abolition de l’esclavage de 1848 et qu’elle n’a jamais possédé aucun esclave. Quant à Jérome Isautier, il affirme qu’il n’y a aucun héritage structurel de cette histoire que personne de vivant n’a connu ; et que les réunionnais qui se plaignent ont tort de lier les problèmes sociaux de l’île au passé.

Au fond, peu importe la véritable implication de leurs familles dans le déroulement de l’esclavage. Cela n’enlève rien au fait qu’ils fondent aujourd’hui leur prospérité – entre autres – sur la production de rhum. Et que s’ils jouissent de ce privilège, c’est parce que leurs familles ont débarqué en Guadeloupe et à la Réunion durant la colonisation. Quoiqu’ils prétendent, ils sont donc les héritiers systémiques d’une économie basée sur le travail des esclaves et sur l’hégémonie blanche.

Le grand souci de La route de la soif, c’est que cette contradiction n’est apportée à aucun moment du documentaire. Les entretiens filmés entre Joey Starr et ces deux fils de colons  paraissent être des tribunes libres qui permettent à ces messieurs de se dédouaner ouvertement de leur rôle de dominant et d’à quoi ils le doivent.

Après sa visite de la distillerie Damoiseau, Joey Starr va manger au restaurant avec Jacob Desvarieux, chanteur du groupe Kassav . Il se confie alors à lui à propos de sa rencontre avec Hervé Damoiseau pour recueillir son avis2 . Lors de cette discussion, Joey Starr parle de la place des békés et affirme que c’est « une situation avec laquelle nous devons conjuguer », car elle n’est « que le fruit de notre histoire ».

 Selon moi, l’idée qu’il défend à ce moment-là est tronquée et dangereuse. Elle nie le fait qu’on a affaire à un héritage organisé avec la complicité de l’Etat français, depuis la fin de l’esclavage jusqu’à aujourd’hui. Et sa proposition d’accepter la situation telle qu’elle est contredit le simple principe de justice qui voudrait qu’on tranche ce problème, plutôt qu’on l’accepte dans une forme de fatalisme. Et ces propos s’inscrivent dans la continuité de ce qu’il raconte en voix-off lorsqu’il salut l’hospitalité d’Hervé Damoiseau, qu’il a senti « habité par sa terre comme un vrai Guadeloupéen ». Tout cela après que nous l’ayons vu se baigner et trinquer avec son hôte dans une piscine.

Je n’aurais peut-être pas vécu cette séquence si violemment si cette apologie du « vivre-ensemble » n’était pas déjà le cheval de bataille des békés lorsqu’ils s’expriment publiquement. L’exemple le plus fragrant de cette imposture idéologique reste le cas de l’association martiniquaise « Tous Créoles » fondée par le béké Roger de Jaham (paix à son âme… ou pas!). Elle organise régulièrement des rencontres et des conférences et n’emploie qu’un mot d’ordre : celui de la  réconciliation. Il n’appartiendrait qu’à nous, descendants d’esclaves, de faire table rase du passé car les békés partageraient aujourd’hui les mêmes conditions d’existence que nous. Il serait donc irraisonnable de notre part de ne pas vouloir nous projeter avec eux dans un avenir commun. À côte de ça, elle affirme également qu’il nous faudrait dépasser les rancunes liées aux coups de fouet pour leur être reconnaissants d’être les généreux bâtisseurs de nos économies et de nos patrimoines. 3

Toutes ces “injonctions à faire la paix” (pour reprendre la formule de la politologue martiniquaise Silyane Larcher dans la vidéo ci-dessus) peinent à trouver prise au sein de la population. Puisqu’au fond, elles ne parviennent pas à masquer une vérité incontestable : les békés vivent entre eux dans une logique raciste et leurs stratégies de fermeture communautaire empêchent la répartition du capital économique qu’ils ont acquis et réinvesti grâce à l’esclavage. Tout le reste n’est que littérature ! Donc nous sommes désolés Joey, mais le vivre-ensemble avec ces gens est impossible. Je vais même te confier une dernière chose : ce n’est pas nous qui l’avons décidé ; nous n’avons fait que prendre acte. Cela-dit, nous saurons apprécier tes tentatives pour essayer de nous convaincre. Les békés te remercieront peut-être un jour…

Ça a l'air dur... Hervé t'as pas aidé ?

Après avoir regardé La Route de la Soif en entier, mon sentiment final, c’est celui de partir fâché avec ce programme comme on part fâché avec quelqu’un qu’on aime bien. Car au fond, je ne peux que reconnaître sa qualité. Mais il y a clairement des points bien précis que j’ai du mal à laisser passer.

La charte éditoriale du média Vice impose souvent une dimension politique à ces programmes. Mais elle a aussi l’ambition de faire du « mainstream » et de garder comme objectif premier de distraire. Le problème, c’est qu’une question aussi sensible que celle des békés ne peut se contenter de cet entre-deux. Soit on la traite sérieusement, soit on ne la traite pas. Si on le fait de manière aussi tiède – et en plus, en donnant la parole aux békés – il ne faut pas s’étonner que ces derniers profitent de cet espace pour diffuser la vision mensongère qu’ils ont des rapports de race et de classe dans nos sociétés. Je pense qu’il aurait mieux valu que La route de la soif joue à fond la carte du divertissement et ne s’encombre pas de tout cet aspect politique, si c’était pour courir un tel risque.

Allez, sans rancune… on n’a qu’à dire que vous ne saviez pas où vous mettiez les pieds !

NOTES

1. Ici, un lien vers une vidéo Noisey traitant du mouvement Hip-Hop à Johannesburg 

2. Cela m’a rappelé une vieille tendance qu’ont les médias français lorsqu’ils donnent la parole aux populations d’outre-mer. Quand il est question de fournir des expertises concernant la situation de nos territoires, ils interrogent souvent des personnes médiatisées ou relativement connues. Souvent, il s’agira d’exemples de réussite dans des domaines stigmatisant les minorités (sport, musique…). Cela en dit long sur la manière dont est perçue la parole de nos populations. Les regards de ceux qui vivent les réalités – voire de spécialistes concernées par ces réalités – ne sont pas considérées comme légitimes. Par exemple, dans La Route de la Soif, il aurait été logique de donner la parole à des agriculteurs ayant pensé la question de la terre et de sa réappropriation. Surtout après avoir eu le cran de recueillir les propos négationnistes de deux békés. Cette remarque complète donc ce que je disais sur l’absence de contradiction sérieuse, tout au long du documentaire.  

3. En 2015, à l’occasion de la journée internationale du créole, l’association Tous Créoles a organisé une journée à destination des élèves d’un lycée martiniquais, pour leur apprendre le rôle positif des békés en Martinique. Je vous laisse cliquer et apprécier le programme . (Source : Bondamanjak.com)