Nèg Maron (2005) : Chronique d’une plantation moderne

Probablement à cause d’un manque de moyens et à un déficit fort en matière de politiques culturelles, le cinéma antillais (Martiniquais et Guadeloupéen) n’est pas encore un secteur ayant décollé. Cela faisait plusieurs générations que tout le monde était resté sur le succès de Rue Cases Nègres, adaptation cinématographique du roman éponyme de Joseph Zobel, réalisée par Euzan Palcy. Ce film nous a tous bercés et fait figure de témoignage fort sur ce qu’était la Martinique des années trentes, en plein contexte post-esclavagiste. Et si cette oeuvre reste un point d’ancrage culturel et un symbole important pour beaucoup d’antillais, force était de constater qu’il y avait un manque à combler. Aucun film produit par des antillais ne dépeignait la complexité coloniale de nos îles avec un point de vue contemporain. Il était donc normal que Nèg Maron, de Jean Claude Flamand Barny, fasse autant de bruit à sa sortie en 2005.

J’étais collégien à l’époque et j’avoue que je n’avais pas tout capté du sens de Nèg Maron. J’étais juste fier qu’un film de qualité s’exporte hors de chez nous et prenne pour décor des paysages qui m’étaient plus familiers que d’habitude. Ce n’est qu’en le revoyant adulte que je me suis rendu compte de la puissance de ce film. À l’heure actuelle, je considère qu’en terme de thématique, il est le digne héritier de Rue Case Nègres. À travers des enjeux beaucoup plus actuels que son aîné, il dépeint une Guadeloupe prise dans l’étau de son passé. Avec comme fil conducteur, le désœuvrement d’une jeunesse précaire issue des quartiers pauvres.

Nèg Maron démontre, avec une certaine poésie et un réalisme déroutant, que la Guadeloupe des années 2000 est encore une vaste plantation forgée par des siècles d’esclavage, avec les mêmes jeux de domination se perpétuant sans cesse. J’imagine que ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les champs de canne à sucre sont aussi présents dans le décor, tout au long du film. Cela participe à ancrer la symbolique de la plantation et à évoquer visuellement l’héritage de cette histoire douloureuse qui colle à l’île.

Marcus, le maître blanc

Dès le début du film, nous faisons la connaissance de trois personnages. Marcus, Josua et Silex. Marcus est un béké, c’est à dire un descendant de blanc esclavagiste, tirant tous ses privilèges de ce hasard du à la naissance. Quand on entend la discussion que les trois personnages ont sur une plage, on comprend qu’il embauche régulièrement Josua et Silex, deux jeunes guadeloupéens issus d’un quartier pauvre, pour effectuer des petits délits qu’il ne peut pas se permettre de commettre lui-même. Cette fois-ci, il les convoque parce qu’il est en conflit avec ses parents et qu’il a besoin de récupérer chez eux une enveloppe à son nom. Moyennant paiement, il leur propose donc de cambrioler la maison de ses parents et de dérober ce qu’il leur présente comme étant son dû.

Dès cette première scène, on comprend qui il est. C’est un béké dans tout ce qui peut caractériser un béké. Il se fout de la gueule des deux camarades, leur parle comme à des gosses, les provoque. Et quand ces derniers repartent à moto, on le surprend à marmonner dans sa barbe un magnifique « sales cons de nègres ».

On comprend bien l’environnement qui a forgé Marcus au moment où Josua et Silex se rendent par effraction chez ses parents. Dans une des pièces de leur somptueuse villa, ils tombent sur un véritable musée mémoriel à la gloire de l’esclavage. Et ils sont pris de rage et de vertiges lorsqu’ils tombent sur un encadré représentant un plan de bateau négrier.

Marcus est lâche et détestable. Il a l’arrogance d’un connard mais un porte monnaie et une position sociale qui le rendent intouchable. Au détour de plusieurs conversations ayant lieu durant le film, on apprend que sa famille tient quasiment toute l’économie de l’île. Et que lui, profite de ses privilèges pour s’adonner aux pires magouilles tout en vivant le nez fourré dans la cocaïne.

Marcus meurt assassiné très tôt au cours de l’intrigue. Ce qui fait qu’au final, on a très peu affaire à lui. Mais bien que le film axe son regard sur le sort de quelques guadeloupéens noirs, c’est bel et bien la figure de Marcus qui détermine les déboires des personnages. Je vois ça comme une allégorie forte de l’ombre du maître qui hante sans arrêt le quotidien des assujettis à la plantation. Certains crachent sur lui et sur ce qu’il représente, avec virulence. Les petits dealeurs du coin se plaignent que la mort d’une personne aussi importante entraînera d’incessantes descentes de police dans la zone. Josua et Silex, quant à eux, se retrouvent dans la merde sachant qu’ils seront accusés de l’avoir tué. On a ici le béké dans toute sa splendeur. Celui qui contrôle la place et qui, même dans la mort, détermine tous les malheurs qui s’y déroulent.

Les différents visages du marronage

Le Nèg Maron, c’était l’ancien esclave qui s’était adonné au marronnage. C’est à dire, qui avait arraché sa liberté et regagné son humanité en fuyant la plantation du maître. Aujourd’hui, aux Antilles, le terme Nèg Maron est utilisé au sens large pour définir un rebelle qui ne se place pas là où on lui a ordonné de se placer. Et ce n’est pas pour rien que le film porte ce nom. À travers son intrigue aux allures de descente aux enfers, il dépeint différents visages de ce que l’on pourrait définir comme du marronnage moderne.

On a d’abord Josua et Silex, tous deux nèg marons, chacun à leurs manières. Ce sont deux amis d’enfance issus d’un quartier pauvre qui essayent de faire des sous par des vols à droite, à gauche ; et parfois en travaillant pour Marcus. Silex vit seul dans une case en bois du quartier et on ne sait pas vraiment ce que sont devenus ses parents. Il est le plus impulsif des deux et cela se ressent dans sa manière de vivre son marronnage. Il ne supporte pas le mépris de Marcus et supporte encore moins le fait de devoir travailler pour lui. À la fin du film, on finit par savoir que c’est lui qui l’a tué. Et à mon sens, on peut assimiler ce geste au meurtre du maître par l’esclave. Et étant donné que sans maître, il n’y a plus d’esclave, on peut considérer que symboliquement, il a commis l’acte de rébellion ultime.

Josua est beaucoup plus posé que son ami et est torturé par une question tout au long du film : celle d’être libre. C’est chez lui une quête obsessionnelle, bien qu’il n’ait aucune idée de comment y arriver : les chaînes qui le maintiennent en bas de l’échelle sont trop fortes. Il le sait et l’exprime souvent. Au fur et à mesure des déboires, on peut observer une constante dans son comportement. Quand les choses tournent vraiment mal, il se ferme en s’isolant de ses proches ou en partant loin. Il agit ainsi jusqu’à la dernière scène du film. Sachant pertinemment que la police le cherche et qu’il n’échappera pas à la prison, il décide de courir à toutes jambes jusque dans les bois. À l’ancienne, comme un véritable Nèg Maron…

Avec Josua et Silex, on a affaire à un marronage du quotidien. Ils veulent sauver leurs peaux et c’est à l’échelle de leurs propres vies qu’ils résistent chaque jour au système. Mais ce qui est intéressant dans ce film, c’est qu’il se penche sur différents visages du marronage. Il aurait donc été difficile de ne pas évoquer une autre facette de la résistance. Celle qui se déroule sur le terrain militant. Et cette facette là est incarnée par deux personnages : Gabriel et Siwo.

Gabriel est le père de Josua. Durant la majeure partie du film, le visage qu’il montre est peu glorieux et il ne marque que par sa tendance à se taire en vidant les bouteilles de rhum. Mais s’il en est arrivé là, c’est parce qu’il a donné sa vie à la lutte. Et son combat, il l’a mené contre les investisseurs qui veulent tuer l’âme du quartier et s’attaquer au mode de vie de ses habitants en les menaçant de raser leurs habitations pour couler du béton. Il s’est finalement fait casser par le système avant de sombrer dans le silence et l’alcoolisme, ce qui le mènera à renier ses devoirs familiaux. 

Siwo, quant à lui, est l’oncle de Josua. Il tient un garage de mécanique dans le quartier, aide les jeunes et est très attaché à la valeur du travail. Il a aussi été le fidèle camarade de lutte de Gabriel et continue le combat sans lui, avec d’autres habitants du quartier. Il fait partie de ceux qui ont encore foi en lui et qui tentent ce qui est en leur pouvoir pour le remettre sur pied.

Tout au long du film, le marronage de Josua et Silex se confronte à celui de Gabriel et Siwo. Et ce conflit perpétuel nous est présenté comme générationnel. Il confronte un monde adulte ayant foi en la solidarité à des jeunes qui ont toujours été habitués à se débrouiller seuls. Ces derniers voyant les militants comme des gens qui ne cherchent pas à les comprendre, les prennent de haut et vouent leurs vies à des combats perdus d’avance.

La femme poto-mitan

Le film aborde aussi la question de la condition féminine, notamment à travers la mère de Josua. Nous avons ici un personnage qui marque par sa posture droite et digne. Pendant que Josua et son père jouent les hommes dehors et sont accaparés par leurs combats respectifs, ils brillent par leur absence au sein du foyer. Et c’est cette femme qui reste à la maison et qui palie à leurs manquements avec fermeté. Elle fait preuve d’une impressionnante poigne et elle est animée par l’amour qu’elle porte à ses enfants ainsi que par la rancœur qu’elle nourrit à l’égard de son mari absent. Elle est l’incarnation de la femme poto-mitan. Celle qui porte le clan sur son dos et qui doit assumer les décisions les plus dures au nom du sacrifice familial. Et elle montre à quel point c’est un acte combatif que de tenir une famille à bout de bras, au milieu de la précarité économique et de la misère sociale.

La présence de ce personnage révèle un fléau répandu chez plusieurs générations au sein des sociétés antillaises : l’absence totale du père. Et elle a le mérite de montrer à quel point la résistance des femmes est bien souvent une résistance de l’ombre. Une résistance rendue invisible par la place centrale qu’occupent les hommes, autant dans leurs victoires que dans leurs défaites.

 

Deux autres personnages féminins retiennent également l’attention. Il y a d’abord Louise, la soeur de Josua. On apprend au cours du film qu’elle est enceinte de Silex avec qui elle entretient une relation cachée. Au-delà de sa volonté de vouloir prendre ses responsabilités ou non, les galères auxquelles est confronté ce dernier l’empêcheront d’assumer son rôle de père. La posture de Louise dans le film révèle ainsi un drame. Elle est condamnée à subir le même sort que sa mère : celui d’élever un enfant seule dans une jungle de béton. 

Il y a aussi Glawdys, un personnage un peu plus anecdotique dans le déroulé de l’action, qui vit une relation amoureuse avec Pédro, le cousin de Silex. Mais officiellement, elle est en couple avec un autre homme qui fait peser le poids de sa violence sur elle, tant moralement que physiquement.

Pour dépeindre correctement les enjeux de société des Antilles, il fallait évidemment qu’il y ait ces figures de femmes résilientes. Mais le problème de Nèg Maron, c’est qu’il ne nous offre pas d’autres figures de femmes autres que celle de la femme nécessairement combattante. Et la combativité des femmes n’est résumée qu’à travers l’image de la femme au foyer prise au piège. Pour preuve, les deux seuls personnages qui incarnent la lutte militante sont des hommes (Gabriel et Siwo). Alors qu’aux Antilles comme ailleurs, la combativité des femmes ne s’illustre pas uniquement sur le terrain domestique ou sur celui de l’éducation des enfants. Les femmes sont également présentes sur les différents terrains de lutte et ont souvent la force de combiner ces franges de leurs vies avec leurs obligations familiales.

Quoiqu’il en soit, cela n’enlève rien à la force de ces personnages qui, tout au long du film, n’hésitent jamais à remettre leur place en question. Il est juste dommage qu’en voulant souligner à quel point le combat des femmes a tendance à passer inaperçu, cette œuvre tende elle aussi à réduire leurs profils et leur combativité à une seule et unique figure – en partie, existante – mais qui ne franchit que rarement les murs de la maison pour aller voir ce qui se passe dehors.

Un hommage sélectif mais juste et touchant

Nèg Maron est une peinture poignante des colonies antillaises des années 2000. Il révèle l’héritage des chaînes esclavagistes. Et pour ce faire, il décrit une Guadeloupe très actuelle en en faisant l’allégorie du monde de la plantation. Ainsi, le maître blanc n’est jamais parti et fait peser son poids sur la vie des noirs. Les chaînes qui servent à les maintenir en bas de l’échelle ont juste changé de forme : précarité économique, alcoolisme, drogues, division, violence…

Dans sa quête de réalisme, le film met aussi le doigt sur ce qu’on pourrait définir comme étant les chaînes mentales de l’esclavage. Celles qui poussent les colonisés à la compromission à l’égard de leur maître. Je pense par exemple à ce personnage noir qui admire Marcus, le béké, pour son hégémonie et son côté intouchable. Ou au gardien d’une habitation de békés qui n’hésite pas à tirer à bout portant sur des noirs comme lui, lorsqu’ils rentrent par effraction. Mais ces passages ne durent que quelques secondes et s’avèrent plutôt anecdotiques. Le film se contente d’évoquer cette soumission à la domination blanche comme quelque chose qui existe, sans pour autant adopter une posture de jugement. Pour le reste, il se concentre sur des figures de résistance et c’est en cela que résident sa beauté, sa finesse et son intelligence.