Quand les musiques urbaines crient en pays dominés…

Comment écrire alors que ton imaginaire s'abreuve, du matin jusqu'aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes? Comment écrire quand ce que tu es végète en dehors des élans qui déterminent ta vie? Comment écrire, dominé?

Patrick Chamoiseau (Écrire en pays dominé, 1997)

Même si l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau parle spécifiquement de littérature dans ce passage, son questionnement est en réalité bien plus large. Dans ce qu’on appelle « les Antilles Françaises », la contrainte créée par le regard colonial fait partie de nos vies et forge le rapport que l’on a au monde qui nous entoure. Et par conséquent, la question de la création en pays dominé concerne tous les artistes, quels que soient leurs domaines.

De ce point de vue, il est intéressant de se pencher sur le cas des musiques urbaines. Du roots au dancehall et du dancehall au rap, tous ces genres accordent une place fondamentale au discours ; ce qui leur donne un potentiel illimité pour dire, injurier, cracher. Les artistes qui exercent sur ces terrains ont ce privilège de pouvoir dire crûment et de s’attaquer à cette fameuse question coloniale sans faire de manière.

L’objet de cet article n’est pas de proposer des analyses de textes détaillée, ni de rendre particulièrement hommage aux artistes en question. Je vous propose plutôt de mettre en perspective quatre morceaux issus des répertoires urbains antillais. Cela, histoire de commenter et d’expliciter ce qu’ils disent concrètement des situations de la Martinique et de la Guadeloupe, territoires caribéens encore et toujours colonisés par la France. 

 

BLACK (Keros-n, 2018)

Les origines du mal

« Nou, nou sé désandan a èsklav. Matinik, gwadloup é guyan. Nou ni identité a sé la ki voyé nou désann kon dé bèt adan kaj » 1

Dans cette phrase extraite du morceau Black, le chanteur guadeloupéen Keros-n pose un problème d’emblée : celui de ce que nous sommes. La France a juridiquement réduit les noirs au statut d’objet. Puis juste après, elle a eu l’insolence de leur imposer son identité à elle. Et le temps passant, elle a continué à faire comme si tout pouvait éternellement être aussi simple. Nous serions donc français et il n’y aurait aucune ambiguïté possible. Comme si la grandeur du projet républicain pouvait se permettre d’ignorer une histoire vive et des blessures que la France n’a jamais rien fait pour cicatriser. Ce que nous dit ici Keros-n, c’est que le drapeau français est marqué au fer sur nos peaux comme l’a été la fleur de lys qui faisait de nos aïeux des esclaves.

Concrètement, Monsieur le béké, yo ba ansèt-aw on paket lajan. Pou chak nèg i té ka fwété ki fé a la fin sé on paket million. Yo rouba yo lé tè yo volé si zindien, fòse nou travay adan. BDAF, Milenis, é dòt, sé menm lajan-la jis apwézan. 2

Le propos de Keros-n dans cet autre extrait mérite d’être contextualisé historiquement. L’histoire qu’il nous raconte est celle qui s’est déroulée au moment de l’arrêt de l’esclavage en 1848, lorsque les békés ont estimé qu’ils devaient obtenir réparation pour la perte de leurs esclaves. Une commission a donc été mise en place par l’Etat français pour déterminer le montant de ce qui a été appelé « l’indemnité coloniale ». Cette indemnité était calculée en fonction de la perte financière estimée pour chaque béké. Pour faire simple : plus un béké avait d’esclaves, plus il recevait d’argent pour compenser la perte de ses esclaves.

Des banques coloniales ont ensuite été créées pour y déposer l’argent perçu. La direction de ces banques était assurée par les békés, proportionnellement au capital qu’ils y détenaient. Donc pour continuer à faire simple : Plus un béké avait d’esclaves, plus il recevait d’argent. Plus il recevait d’argent, plus il était décisionnaire dans la gestion des banques coloniales.

Ces établissements ont largement déterminé les orientations prises par les économies martiniquaises et guadeloupéennes. Et à leurs fermetures, le capital de ces banques a été transféré vers d’autres établissement bancaires, qui ont été gérées de la même manière par les békés et dont certains existent encore aujourd’hui. Ce qui s’est donc déroulé aux Antilles, c’est la mise en place d’un système économique et financier verrouillé solidement et permettant aux békés d’investir ou ils veulent et comme ils veulent. L’hégémonie économique des békés et sa traversée du temps ont donc été savamment orchestrées dans la plus totale des impunités.

Dans ce morceau, Keros-n souligne le fait que si la douleur est si vive et que les ressentiments sont si présents, ce n’est pas une question d’émotions que nous n’arriverions pas à dépasser, en grands enfants que nous serions. Notre mal-être trouve ses raisons dans l’histoire mais surtout dans ce que l’histoire a laissé. Des jeux de pouvoir instaurés durant l’esclavage continuent à être volontairement maintenus sur nos îles. Et cela se déroule bien entendu au détriment de la population majoritaire, noire et descendante d’esclaves. Car notre histoire a des impacts qui se répercutent actuellement sur de nombreuses sphères de nos vies. Et il ne sera jamais question de soigner nos psychés sans envisager une question bien plus matérielle et terre à terre : celle de la justice et des réparations.

 

Inventaire des indemnités versées par l'Etat français aux békés Martiniquais pour compenser la perte de leurs esclaves.

TJENBÉ NOU (Daly feat Saik, 2004)

Le colon nous nourrit

Fo nou tjenbé nou menm si sa rèd tou lé jou, menm si délè sa two lou, menm si yo fè nou pa enmen nou. Fo nou tjenbé nou pou ké ansanm, nou fè sou, pou fè dlo mè pa labou, pou nou tout fiè di pèp-an-nou 3

Le morceau Tjenbé nou des guadeloupéens Daly et Saïk se penche sur le cas de nos modes de consommation et de notre alimentation. Ce sujet de l’alimentation est fondamental car peu importe d’où l’on parle, il en dit long sur les jeux de pouvoir mis en place en un lieu donné. En regardant comment une population se nourrit et qui elle enrichit en le faisant, on s’intéresse directement à la question : qui la domine et de qui dépend-elle ?

Les békés et l’Etat français se sont alliés pour que les économies antillaises demeurent des économies coloniales. Entendons par là, des économies spécialisées dans la production de matières premières – dans notre cas, agricoles – destinées à l’exportation vers la métropole. Très peu de denrées alimentaires sont produites sur place à destination de la population, ce qui nous rend principalement dépendants de l’importation. Et en bons opportunistes, les békés ont investi massivement dans les secteurs de l’import-export et de la grande distribution. En acquérant le monopole sur ces secteurs, ils se sont ainsi assuré de ne pas perdre une miette du butin amassé par l’agro-alimentaire. En gros, quand on se nourrit au supermarché, on achète – dans les magasins appartenant aux békés – des aliments qu’ils ont soit eux-même produits sur place ; soit fait venir par leurs sociétés d’import-export. Dans les deux cas, on mange dans leurs mains à des prix exorbitants (l’absence de concurrence permettant aux békés d’appliquer des prix jusqu’à quatre fois supérieurs à ceux appliqués en France) et on rend difficile la survie des petits artisans locaux.

Le message que Daly et Saik font passer dans Tjenbé nou, c’est qu’à l’échelle individuelle, cette situation n’est pas une fatalité. Il n’est jamais trop tard pour transformer nos modes de consommation. Et pour se nourrir, il est tout à fait possible de limiter nos visites au supermarché et de donner davantage la force aux artisans présents sur les marchés traditionnels présents aux quatre coins de nos îles.

Tjenbé nou comporte également un encouragement à l’entrepreneuriat noir et à des échanges plus constants avec nos voisins de la Caraïbe. Cette revendication est évidemment légitime car il serait bien plus bénéfique que nous nous tournions vers des économies plus raisonnables basées sur des circuits locaux et sur des échanges avec nos voisins directs. Mais là où Daly et Saik n’envisagent pas le problème dans son entièreté, c’est qu’ils omettent le fait que si nous en sommes là, c’est clairement dû à des verrouillages opérés par la France et les békés. La modification de nos modes de consommation et l’ambition des descendants d’esclaves à entreprendre ne peuvent – à elles seules – entraver l’hégémonie économique des békés. Tout comme elles ne peuvent – à elles seules – détruire les barrières posées par l’Etat français qui nous empêchent de commercer avec nos voisins caribéens, nous forçant à être dépendants des stocks que l’Union Européenne doit vider.

Cet appel à l’entrepreneuriat doit nécessairement être accompagné d’une revendication pour une autonomie politique qui nous permettrait de dégager les barrières et d’être plus libres dans nos modes de consommation. Mais au fond, les deux chanteurs ont quand même choisi de placer la question de nos responsabilités au centre du débat. Nous laissant ainsi sur un message respectable d’empowerment.


 

MISYÉ BÉTCHÉA (Sista Majesty, 2018)

Le colon nous empoisonne

An té pé palé fwansé, mè ou ka kompwan kréyol. An ka vin' palé baw, i ni « empoisonnement du sol » An sav ou pa two bavaw, ou ni an mès ka pèd la pawol. Lè yo ka di-w pa fè-y, sa ou lé sé le pactole 4

Toujours sur la question de l’alimentation, intéressons nous maintenant à Misyé Bétchéa de la chanteuse martiniquaise Majesty, consacré au scandale sanitaire du chlordécone. Ce pesticide a été déversé en Martinique et en Guadeloupe durant une vingtaine d’années alors qu’il était sous le coup d’une interdiction mondiale. Comme dans Black de Keros-n, la chanteuse s’adresse directement aux békés et les renvoie directement à leurs responsabilités. Et cela car ce sont eux qui ont obtenu une dérogation de l’Etat français pour que le poison puisse continuer à être utilisé chez nous, contaminant l’entièreté des terres et des cours d’eau. Des études sérieuses ont démontré que ce produit est, entre autres, responsable de dérèglements hormonaux majeurs, de cas de malformations génétiques et du fait que nous souffrions, en Martinique, du taux le plus élevé au monde de cancers de la prostate. On a donc ici affaire à un empoisonnement voulu et délibéré…

 

Ce qui rend l’ensemble du propos de cette chanson intéressant, c’est qu’il mêle le problème du chlordécone à une question fondamentale : celle de notre droit, en tant que descendants d’esclaves, à disposer de notre île comme nous l’entendons. Car au fond, dans cette histoire de chlordécone, c’est bien de ça qu’il s’agit : ce qui a permis un tel empoisonnement, c’est le fait que les terres et que la majorité des surfaces exploitables soient restées entre les mains des békés. Elles leur appartiennent légalement et c’est de par cet héritage lié à l’esclavage qu’il leur a été permis de nous empoisonner en toute impunité.

LÈ-A RIVÉ (Collectif Mada Actif, 2019)

Dépossédés de tout...jusqu'à nos plages

On l’aura compris, le problème de la terre et de sa réappropriation est chez nous un enjeu historique et central. Et cela à partir du moment où la France a débarqué, exterminé les populations autochtones et installé un système où des noirs déportés seraient – bien qu’étant la population majoritaire – exclus du droit à la propriété. Et d’un point de vue économique et structurel, la terre est encore aujourd’hui verrouillée et rendue inaccessible aux descendants d’esclaves. Et ce que l’on peut comprendre des morceaux de Keros-n, Daly, Saïk et Majesty, c’est que cette question du foncier sert au pouvoir colonial à nous contrôler et à faire peser sa nuisance sur des aspects divers de nos vies.

Ce n’est qu’en intégrant ce point de vue que l’on peut comprendre ce qui se joue à l’heure actuelle à travers la lutte pour la défense des littorals martiniquais et guadeloupéens. Depuis quelques temps, les deux îles sont secouées par des mouvements d’occupation durant lesquels des populations noires s’opposent à des français blancs logeant en bords de mer et tentant de s’approprier l’accès aux plages. Cette lutte s’est récemment intensifiée après que ces derniers aient formulé des plaintes parce que des « locaux » ont osé fréquenter les plages aux abords desquelles ils ont installé leurs belles maisons.

C’est en soutien à ce combat que pas moins de quatorze artistes martiniquais réunis sous l’appellation « Collectif Mada Actif » – parmi lesquels figurent Kalash, Sael, X-Man, Lieutenant ou encore Pleen Pyroman – ont rassemblé leurs voix au sein du titre Lè-a rivé. Et ce que l’on entend à travers ce morceau, c’est qu’il n’est pas uniquement question de défendre un droit à se prélasser sur les plages.

Maré rin-zot pass nou pa pè ek nou pé ké plié. Twop injistis, diskwiminasyon, anlè pwop tè-nou, nou piyé. Nou ni tout ansèt-nou ki téré... Sa zot lé, sé bétoné; Jodi, tout pèp litoral ké lévé. Antjè, pou nou krié : Assé ! 5

Sista Ariel (Lè-a rivé, 2019)

Cette chanson est d’abord un appel fort à l’union des descendants d’esclaves. Et tout au long des différents couplets, il est question de discriminations, d’inégalités, de regard sur le passé et sur ce qui sera laissé en héritage aux générations futures. La question des privilèges coloniaux y est présente en filigrane et nous éclaire sur ce que le problème du littoral cristallise d’autre comme enjeux. Ce morceau met en effet la lumière sur une partie de la population française débarquant aux Antilles et se sentant suffisamment en territoire conquis pour déposséder les « locaux » de l’accès aux endroits les plus prisés. Et cela alors qu’ils occupent déjà la plupart des postes à haute responsabilité de la fonction publique et du secteur privé. Le vol du littoral n’est donc que l’aspect le plus visible et fédérateur d’un problème social bien plus large : celui de la dépossession coloniale au profit d’une population blanche et aisée.

S’accaparer les plages comme ils le font est évidemment illégal et marque clairement un privilège. Et ce qui confirme l’aspect structurel de ce privilège, c’est que durant les manifestations – pourtant sans violence – qui ont lieu sur les plages, cette population est protégée par des cordons de gendarmes tous blancs. Ces mêmes gendarmes qui sont mobilisés dès lors que les intérêts des békés ou de l’Etat français sont menacés par des mouvements sociaux. Réalité qui nous permet un retour sur le morceau Black de Keros-n dans lequel nous pouvons citer le passage suivant : « Gendawm-la pou le maintien de l’ordre, pas protection d’la population. Sa sa vé di ? Nou tout koupab é sa menm pou lé pli inosan. Vou, ou pé kriyé on lalwa, i pé’é déplasé si i pani san. Mannyé Carrefour é fusée Ariane é ou ké vwè balan yo ka desan”  6

La bataille des drapeaux

Avan man té nwè, mi alè man rouj-vè-nwè. Mi sé sa ki koulè mwen. Ka riflété doulè mwen. Ba péyi-mwen, man ké toujou goumin, wè ! 7

X-Man (Lè-a rivé, 2019)

Cet extrait du couplet de X-Man témoigne de la dimension identitaire de la lutte pour le littoral. Le chanteur place ainsi la question de ce qu’il est au coeur de son engagement personnel en brandissant le drapeau Rouge-Vert-Noir. Cela n’a rien d’étonnant car ce combat s’inscrit en lien avec un questionnement qui a lieu depuis quelques années autour de cet emblème. Questionnement qui s’explique et s’inscrit dans un contexte politique et symbolique qu’il est nécessaire de comprendre.

Di yo-y byen : 22 mè, jou libérasyion ! Dwapo blé, sépan blan... insinérasyon ! 8

Taï J (Cobaye, 2019)

Durant la période esclavagiste, les autorités françaises ont exigé des bateaux martiniquais et saint-luciens qu’ils soient reconnaissables par le port d’un drapeau bleu orné de quatre serpents blancs. Il était donc présent sur tous les bateaux négriers et est alors devenu un symbole de l’esclavage. Le temps passant, ce drapeau a continué à flotter devant la plupart des collectivités territoriales martiniquaises, aux côtés des drapeaux français et européens. Il était également présent sur l’écusson des gendarmes affectés sur notre île. Ce n’est qu’en octobre 2018 qu’Emmanuel Macron décida d’en abolir l’usage alors que cela faisait déjà des années que la population martiniquaise s’en indignait. Quelques mois avant, le chanteur de dancehall Saaturn avait d’ailleurs fait parler de lui en postant une vidéo durant laquelle on le voyait brûler l’emblème aux serpents tout en commentant son geste.

 

Kalash arborant le drapeau Rouge-Vert-Noir dans le clip de "Lord Have Mercy"

 

L’abolition récente de ce drapeau a été l’occasion d’une discussion interne à la population quant à la représentativité des drapeaux qui flottent sur l’île. C’est alors que le drapeau nationaliste Rouge-Vert-Noir s’imposa comme un symbole commun, fédérant plus largement que les seuls adeptes à la cause indépendantiste. Et même s’il ne fait pas l’unanimité, il est devenu un emblème qui – pour certains – cohabite avec le drapeau français – et pour d’autres – en constitue une alternative identitaire et politique.

Pour l’instant, peu importe les symboles que les uns et les autres placent derrière ce drapeau. Le fait est qu’il est de plus en plus visible lors de manifestations, que ce soit pour la sauvegarde du littoral, dans les luttes contre le patronat béké ou contre le chlordécone. Et cette tendance à envelopper nos combats dans un drapeau populaire a réellement un sens. Car dans toute situation de domination, il existe un champ de bataille qu’on ne peut abandonner et laisser entre les mains des instances dominantes : celui de l’image et des emblèmes. C’est entre autres par ce champ que le pouvoir se permet d’instiller des symboles nocifs qui marqueront les esprits et ce, sur des générations entières. Donc même s’il n’est pas encore l’heure pour parler sérieusement d’indépendance, faire exister un drapeau populaire à opposer au drapeau tricolore français n’a rien de dérisoire. La bataille de l’image est essentielle, surtout lorsque les autorités françaises se permettent ce genre d’opérations de communication nauséabondes :

Sur cette affiche qui a été exposée un peu partout en Martinique, la main de couleur noire est présentée comme la victime d'une violence intrinsèque à l'île. Une victime délivrée par la main sauveuse d'une République bienfaisante. Il ne sera pas question des causes structurelles de cette violence. Celles dont la généreuse France pourrait aisément être tenue responsable.

Manman mwen ka pléré ! Ti kay la ka koulé ! Papa mwen kondané afos i syé ! Twavay ba bétjé, djol ou ké bavé mé janmè bokay ou, péké ni an pavé. Lalin-la ka lévé... Ralé-y, ralé-y ! 9

Eugène Mona (Ralé-y Ralé-y, 1975)

 

Cette citation du chanteur de bèlè martiniquais Eugène Mona montre que nos musiques traditionnelles chantent depuis longtemps les déboires en pays dominé. Et leurs petites sœurs sillonnent les rues à leurs tours et leur promettent que le flambeau ne s’éteindra pas. Il n’est pas pour autant question de ne les cantonner qu’à ce rôle. Mais quand elles décident de l’assumer, elles sont sûrement les plus aptes à perpétuer la tradition du cri. Cette tradition qui veut que nos paroles restent colériques et attachées à nos réalités. Et même si l’art ne suffira jamais pour provoquer du changement, il restera toujours un témoin fidèle de son époque.

Tant que les descendants d’esclaves feront de la musique, le colon ne dormira pas entièrement sur ses deux oreilles…

NOTES

1. Nous, on est des descendants d’esclaves. Martinique, Guadeloupe et Guyane. On a les identités de ceux qui nous ont déplacé comme des animaux en cage.

2. Concrètement, monsieur le béké, on a donné plein de sous à tes ancètres. Pour chaque nègre qu’il fouettait, et à la fin, ça a fait un paquet de millions. Ils vous ont redonné les terres volées aux indiens, là où on nous a forcé à travailler. BDAF, Milenis et d’autres… C’est le même argent jusqu’à maintenant.

3. Il faut qu’on se soutienne même si c’est dur tous les jours. Même si des fois, c’est trop lourd. Même s’ils ont fait en sorte qu’on ne s’aime pas entre nous. Il faut qu’on se soutienne, pour faire des sous ensemble. Pour faire de l’eau et pas de la boue. Pour qu’on soit tous fiers de notre peuple.

4. J’aurais pu te parler français mais tu comprends le créole. Je viens ici pour te parler, il y a empoisonnement du sol. Je sais que t’es pas très bavard, avec ta sale manière de perdre la parole. Quand on t’a dit de pas le faire, toi tu voulais le pactole.
 
5. Attachons nos reins car on n’a pas peur et et on ne va pas plier. Trop d’injustices, discriminations… Sur notre propre sol, on est pillés. Maintenant, tout le peuple du littoral va se lever… En coeur on criera : assez ! 
 
6. Le gendarme est pour le maintien de l’ordre, pas pour la protection de la population. Ca veut dire quoi? Qu’on est tous coupables et ça, même pour les plus innocents. Toi, tu peux appeler la loi, elle se déplacera pas s’il y a pas de sang. Mais ose toucher Carrefour ou les fusées Ariane, et tu verras à quelle vitesse ils arrivent.
 
7. Avant, j’étais noir. Maintenant, je suis Rouge-Vert-Noir. C’est ça mes couleurs. Elles reflettent mes douleurs. Pour mon pays, je me battrai toujours.
 
8. Dis leur bien : 22 mai, jour de libération. Drapeau bleu, serpents blancs… incinération ! 
 
9. Ma mère pleure. Notre foyer coule. Mon père a tellement scié qu’il y est condamné. Travaille pour les békés et ta gueule en bavera mais jamais chez toi, tu ne verras un pavé. La lune se lève… Traîne là, traîne là !