Qui doit sauver les langues créoles ?

C’est de ce tweet du youtubeur Specta que tout est parti. S’en sont suivis quelques jours de vif débat sur Twitter autour de l’écriture en créole, ayant grossièrement opposé deux camps. Les premiers revendiquant le droit d’écrire le créole comme ils l’entendent, sans se faire traquer. Et les seconds qui estiment légitime le fait de reprendre sans cesse ceux qui font des fautes.

L’une des caractéristiques d’une plateforme comme Twitter ou l’information circule de manière continue et où chaque sujet en chasse un autre, c’est qu’il faut être prêt au combat. Cela peut être très pratique quand il s’agit de confronter des gens à leurs attitudes oppressives. Mais quand il est question de sujets ambivalents et complexes tels que le rapport que nous avons avec nos propres cultures et la manière dont nous nous les approprions, j’ai l’impression qu’il est contre-productif de le faire à la hâte. Ces sujets sont sensibles et méritent qu’on se pose pour en discuter, quitte à ne pas être dans l’affirmation tranchée et directe. Chose que ne permet pas une plateforme comme Twitter où des sujets importants sont souvent posés sur la table mais où le flux constant d’informations ne permet pas le temps de la réflexion. Et c’est de ce phénomène dont a été victime le débat sur l’écriture du créole. Il n’y avait pas moyen de sortir quelque chose de constructif de cette discussion tant elle prenait la forme d’une confrontation où chaque participant était enjoint à forcément choisir l’un des deux camps.

Chez ceux qui revendiquaient le droit de faire des fautes, on en lisait certains qui affirmaient que le créole était avant tout une langue orale qui n’avait pas à s’embarrasser d’une formalisation écrite. Certains, parmi eux n’y voyaient aucun intérêt quand d’autres ignoraient simplement que des efforts avaient déjà été faits en ce sens. Le camp d’en face répliquait alors que le créole avait des règles enseignées dans certaines filières universitaires, trouvables dans les bibliothèques. Certains allaient même jusqu’à accuser ceux qui ne font pas d’effort de soin grammatical et orthographique d’être responsables de la mort future des langues créoles.

Savoir académique et reconnaissance institutionnelle

Pour pouvoir se positionner dans cette discussion, je pense qu’il faut avant tout être conscient du travail déjà effectué vis-à-vis de l’écriture des langues créoles, de celui qu’il reste à faire et du pouvoir d’agir que chacun a réellement. Commençons donc par un rappel des faits.

En 1975, l’écrivain et linguiste martiniquais Jean Bernabé fonde, à l’Université des Antilles-Guyane, le GEREC (Groupe d’Etudes et de Recherches en Espaces Créolophones), composé d’une cinquantaine de chercheurs en sciences humaines. C’est dans le cadre de ce groupe de recherches que Raphael Confiant publia, en deux tomes, le premier dictionnaire de Créole Martiniquais. Le GEREC a également permis l’ouverture d’une licence, d’un master, d’un CAPES et d’un doctorat en langes créoles à l’Université des Antilles et de la Guyane. Partant de l’avancée et du développement des savoirs, des maisons d’édition ont été créées par la suite pour promouvoir la littérature et la traduction en langues créoles (Ibis Rouge, Les Edition-Lafontaine, les Editions Jasor, Caraïbéditions). Tout ce travail qui a été fait sur le plan académique a eu une importance fondamentale. C’est une première pierre dans le processus consistant à faire exister les langues créoles dans un monde où les langues de tradition écrite restent, malheureusement, les mieux armées pour assurer leur survie dans le temps.

Mais cette première pierre ne peut suffire si elle n’est pas accompagnée d’une réappropriation collective de l’écriture. Si aujourd’hui, tout le monde écrit le français, c’est que cette langue – en plus d’être étudiée – est inscrite visuellement dans le quotidien des gens. On la lit dans les administrations, dans les publicités, dans la presse… D’une manière ou d’une autre, on s’imprègne de son écriture et c’est parce qu’on nous fournit les moyens de nous en imprégner, qu’on la retranscrit aussi largement, et cela avec ou sans faute. Donc après la reconnaissance académique du créole, doit nécessairement venir la reconnaissance institutionnelle, vouée à imposer les langues créoles comme langues écrites existant visuellement dans nos quotidiens.

La question des responsabilités

Les antillais ont historiquement évolué dans une forme de désamour envers une langue qu’ils pratiquaient quotidiennement, mais qui était rejetée par toutes les institutions. Cela est du au fait que sur nos territoires encore colonisés, le français occupe une place privilégiée vis-à-vis du créole ; ce dernier ayant été sujet à des interdictions radicales, dans la volonté assumée de dévaloriser tout ce qui pouvait avoir trait à la « culture nègre ».

Dans la lutte pour les langues créoles, on ne peut pas nier la question des rapports de force mis en place sur nos territoires. On a ici affaire à un pouvoir français qui réduit nos vies par l’intermédiaire, entre autres, de nos cultures. La reconnaissance institutionnelle de nos langues est donc une bataille profondément décoloniale. Et avant même d’aller sonner à la porte des ministère de la culture, de l’éducation nationale où de je ne sais quelle « maison du maître », il convient de mettre nos collectivités locales face à leur responsabilités et de les pousser à aller au fond de leur champ d’action pour rendre l’écriture du créole accessible.

L’un des champs de batailles à investir est donc nécessairement celui de la pression politique, et donc de la lutte collective. En prendre conscience, c’est retirer un poids des épaules des individus. Car ce qui m’a particulièrement questionné dans ce débat Twitter autour de l’écriture des langues créoles, ça a été cette manière de faire peser la responsabilité de l’avenir des langues créoles sur les épaules de monsieur et madame tout-le-monde, sans réaliser à quel point nous partons de loin. Les générations de nos parents et grand-parents subissaient humiliations et sévices lorsqu’ils avaient l’audace de prononcer quelques mots en créole. Et malgré cela, je n’ai jamais lu ni entendu personne appuyer ce qu’il y avait de positif dans le fait que les nouvelles générations inondent les réseaux sociaux de posts en créole, quand bien même ils le feraient avec des fautes. Et pour aller un peu plus loin, à aucun moment les traqueurs de la syntaxe créole n’ont admis avec humilité qu’ils étaient eux aussi en difficulté face à l’écriture du créole… comme la grande majorité d’entre nous.

Leurs postures portent une forme de mépris très violente dans le fait qu’elles culpabilisent le rapport que certaines personnes ont au savoir et à la culture. Si personne n’est au courant de l’évolution des sciences humaines à l’égard de nos langues, ce n’est pas la faute des individus. Si les règles basiques d’orthographe et de grammaire ne sont pas accessibles à tous, ce n’est pas non plus la faute des individus. Ce sont des problèmes éminemment politiques et structurels qui dépassent l’individu et qui ne peuvent être combattus que collectivement. Les individus sont avant tout victimes de la réduction de leurs cultures et ne peuvent être tenus pour responsables de leurs potentielles dégradations.

Par Nou-menm, pour Nou-menm

L’injonction à s’exprimer dans un écrit parfait relève d’une vision fermée et oppressive de la culture. D’autant plus si l’on parle d’une écriture dont on ne nous apprend pas les codes à l’école et à laquelle nous ne sommes jamais confrontés visuellement. En disant ça, je ne pointe pas du doigt la volonté de bien écrire qui peut être bénéfique et libératrice. J’accuse l’exigence d’excellence et le traquage de l’erreur qui, au long terme, créent peurs et insécurités. Pour exemple, combien de générations de « traumatisés de l’écriture » ont été engendrées à cause d’un apprentissage du français par le biais d’une discipline militaire.

Sans cesse pointer du doigt la faute en y ajoutant une volonté de culpabiliser, c’est prendre le risque d’humilier, de frustrer, d’intimider, de décourager. Prenons l’exemple de n’importe quel individu qui – quel qu’en soit la raison – a des difficultés basiques avec l’écriture. Il n’est souhaitable pour personne de faire peser la responsabilité de la survie de la langue sur ses épaules en le traquant à chaque faute. Au mieux, il fera des efforts. Au pire, il n’y arrivera pas, se crispera et s’arrêtera. Et là, nous n’aurons pas sauvé les langues créoles : nous aurons juste perdu un soldat dans la bataille.

Une fois qu’on a dit ça, il ne s’agit pas de s’arrêter là : l’apprentissage de l’écriture doit rester un enjeu central et collectif. Et force est de constater que nous partons avec peu de bases. Mais ce qui pourrait être considéré comme un retard ne doit pas être vu comme un manque, mais plutôt comme une force. Il nous reste tellement tout à créer et à penser que c’est à nous que revient la tâche de faire mieux. Mieux, par exemple, que la langue française et  ses générations de traumatisés de l’écriture.

Puisque l’école n’a pas investi le champ de l’écriture créole, c’est à nous d’inventer nos propres modèles pédagogiques et méthodes d’apprentissage. Par nou-menm, pour nou-menm ! Et même si nous partons de pas grand chose, nous ne partons pas pour autant de rien. Cela fait plusieurs décennies que des militants de la culture se battent pour l’écriture de la langue et proposent de belles initiatives. Je pense notamment aux associations martiniquaises Blogodo et Kabel, qui mènent des ateliers d’apprentissage ouverts à tous. De par leurs simples postures, ces militants sortent l’écriture de son carcan savant et élitiste. Et leurs initiatives sont exemplaires car elles partent de nos failles et de nos manques pour réinventer des cadres pédagogiques basés sur les principes d’indulgence et de bienveillance. Seuls principes voués à faire naître de sincères curiosités et soifs d’apprendre

Pour finir, puisque cet article m’a été inspiré par un débat Twitter, je vous propose de suivre deux profils.

– Celui de l’association KaruCréa sur lequel sont annoncées les dates de leurs ateliers d’apprentissage du créole. Ils proposent également beaucoup de quizz d’orthographe.

– Celui de l’écrivain/blogueur/podcasteur guadeloupéen et créolophone TiMalo qui lui aussi, fait un vrai travail de diffusion et d’éducation autour de la langue créole.