Regards croisés sur le “nègre de maison”

Ce que nous raconte Malcolm X à travers ce discours n’est pas qu’un simple récit historique. Il révèle un conflit qui marque les communautés noires, encore aujourd’hui. Il y aurait d’un côté les noirs qui subissent l’oppression et de l’autre, ceux qui sont complices de cette oppression, faisant preuve de complaisance envers les blancs. On les appelle les “nègres de maison” et ce terme reste l’une des injures les plus dures qu’on puisse adresser à un noir. 

Représentant une figure à laquelle nos communautés font souvent référence, il n’est pas étonnant que le nègre de maison ait fait son apparition dans la culture populaire à destination des publics afro-descendants. Plus précisément dans le monde de l’audiovisuel, j’ai personnellement été marqué par deux personnages créés pour incarner cet archétype.

Le premier, c’est Uncle Ruckus : un personnage vivant à l’époque actuelle et dépeint par le cartooniste Aaron McGruder, dans son dessin animé satirique The Boondocks (tiré de sa bande dessinée du même nom). Ce programme se décline sur quatre saisons englobant cinquante-cinq épisodes de vingt minutes chacun. Leur période de diffusion s’est étendue des années 2005 à 2014. Le deuxième, c’est Stephen : un personnage issu de la période esclavagiste et dépeint par le réalisateur Quentin Tarantino dans son film à succès Django Unchained, sorti en 2013. 

Même si ces personnages sont censés incarner la même chose, ils s’opposent totalement dans la manière dont ils sont traités et dans ce que leurs créateurs ont voulu dire à travers eux. Quand Tarantino a voulu rendre le nègre de maison détestable, Aaron Mc Gruder, lui, a voulu le faire exister pour susciter des questionnements, sans tomber dans la condamnation facile et gratuite.

Rencontres du troisième type

Django Unchained a lieu durant l’esclavage et The Boondocks se déroule à notre époque. Mais malgré les centaines d’années et la différence de contextes qui les séparent, les deux scénarios présentent certaines similitudes. Il nous est à chaque fois conté l’histoire de noirs opprimés par le monde blanc et se retrouvant propulsés dans les coulisses de celui-ci. Dans le film de Tarantino, Django est un esclave nouvellement affranchi qui profite de sa proximité avec un homme d’origine allemande pour intégrer le cercle fermé des blancs esclavagistes. Quant à Aaron Mc Gruder, il nous raconte l’histoire de la famille Freeman (Robert et ses deux petits-fils Huey et Riley) réussissant à se dépêtrer de sa condition en emménageant dans un quartier blanc et bourgeois. La monde blanc constitue donc le décor des deux œuvres. 

C’est dans ce monde blanc que nos personnages principaux feront la connaissance des deux nègres de maison qui nous intéressent. Les instants de ces rencontres sont eux aussi mis en scène de manières très ressemblantes. Elles ont toutes deux lieu dans la demeure d’un riche et puissant blanc. Et que ce soit Stephen ou Uncle Rukkus, les deux personnages dévisagent les personnages principaux avec méfiance, lors de leur arrivée. Ils les jalousent du fait qu’ils soient invités et acceptés dans la maison du blanc et ils les provoquent violemment. Leur trait principal est donc dressé clairement dès leur première apparition : ils adulent les blancs tout autant qu’ils haïssent les noirs.

Condamner VS Comprendre

Mais les similitudes s’arrêtent là. Car au fond, il y a très peu d’éléments communs dans la façon dont ces personnages se dévoilent par la suite. 

Au cours de l’intrigue de Django Unchained, Stephen devient très vite l’ennemi à abattre. Il est le premier à comprendre les objectifs cachés de Django. Il guide alors le maître blanc avec intelligence et devient le cerveau du plan consistant à mener le héros à sa perte. On assiste là à un renversement narratif important. À partir de cet instant, notre nègre de maison – qui, jusque là n’était qu’un lêche-bottes un peu bête – est sans cesse représenté comme étant plus machiavélique que le blanc lui même. Il est dépeint comme une personne de pouvoir abusant vicieusement de sa position pour humilier, effrayer et faire souffrir les gens qui ont la même couleur que lui. Et durant une longue tirade, il explique même à Django que les blancs ne savent pas bien s’y prendre pour vraiment faire souffrir un nègre. Alors que lui, bien entendu, le sait et nous explique comment faire…

À travers le personnage de Stephen, Tarantino nous fait comprendre que le blanc est certes méchant, mais que c’est ce traître de nègre de maison qui incarne la figure de l’oppresseur ultime. La malveillance qui l’anime est inhérente à sa personne et il n’est pas uniquement mauvais : il est coupable. À tel point qu’après avoir fusillé tous les blancs, Django tue Stephen en le faisant exploser dans la maison du maître. Dans une narration où l’axe séparant le bien du mal est si clairement marqué, faire mourir un personnage nuisible en dernier est lourd de sens. C’est une manière de désigner qui est réellement le grand méchant ; celui qui mérite d’être la principale cible de l’acte de vengeance. Et vu comment l’intrigue est travaillée pour nous pousser à détester Stephen, nous pouvons alors nous délecter d’une scène à la symbolique douteuse et violente : en plein contexte esclavagiste, un noir vient de tuer un autre noir… au grand plaisir du spectateur.

 

The Boondocks nous propose une toute autre perspective. Certes, Uncle Ruckus est l’incarnation parfaite du nègre de maison. Il est sans cesse en train de couvrir les blancs d’éloges. Il se casse le dos à vouloir être à leur service, les traite comme la race supérieure, pour ne recevoir d’eux que mépris et indifférence. Mais Aaron Mc Gruder retranscrit cet archétype à travers un regard rempli d’humour et de dérision. Uncle Ruckus est souvent tourné au ridicule, ce qui le rend amusant aux yeux du spectateur. C’est un personnage dont on se moque et donc, dont on imagine mal qu’il puisse constituer un réel danger.

Au cours de la série, on comprend que la famille Freeman en a souvent marre de ses délires mais qu’elle est sincèrement éprise de tendresse envers lui. Et le regard que nos trois personnages principaux portent sur lui est teinté de compassion : c’est avant tout un membre de la communauté qui se fait du mal et qu’il faut protéger de lui même puisque ce ne sont pas les blancs qui le feront.

Nos deux nègres de maison s’opposent également du point de vue de leur psychologie. Dans Django Unchained, Stephen est un personnage sans nuance. C’est juste un traître foncièrement mauvais, manipulateur, nocif et incapable d’empathie. Et surtout, il est à la fois complice et responsable du malheur des siens. Dans aucune mesure, il n’est perçu comme une victime d’un système blanc, raciste et violent qui l’écrase lui aussi. Cette lecture est totalement absente du film et ses mauvais agissements ne sont imputés qu’à son libre arbitre et sa malveillance. L’exact opposé d‘Uncle Ruckus, qui lui, est un personnage en souffrance et aux sentiments complexes.

Lors du quatorzième épisode de la troisième saison (The Color Ruckus), on touche à ce qui le rend vraiment intéressant, de ce point de vue là. Cet épisode nous propose de nous intéresser, en flashback, à la genèse du personnage, éclairant le parcours de vie qui a fait de lui ce qu’il est devenu. Uncle Ruckus se retrouve malgré lui plongé dans son histoire familiale et finit par comprendre que la haine qu’il nourrit à l’égard des noirs et à son propre égard a une origine. Il a en effet grandi dans un environnement familial qui le dévaluait, lui et tout ce qui pouvait avoir un rapport avec sa négritude. Il a également subi de plein fouet le mépris et le rejet de son père. Et si ce dernier s’attaquait à son fils, c’est en partie parce qu’il reportait sur lui toute la violence que les blancs faisaient peser quotidiennement sur sa propre vie. Cet épisode est crucial car il montre à quel point les oppressions subies par les individus s’ancrent dans leur sphère intime et les détruisent dans leurs affects, ainsi que dans leurs rapports à eux-même et aux autres.

Cet épisode me touche d’autant plus de par le rôle central qu’y occupe Uncle Ruckus. Durant toute la série, des personnages noirs ne cessent de vouloir le raisonner.  Mais il n’entend raison que lorsqu’il décide lui même de se regarder en face, faisant ainsi de lui l’acteur principal de sa propre émancipation.

Le père d'Uncle Ruckus servant de sac de frappe durant les entraînements de la police (The Color Ruckus / S03 EP14)

Regards sur l'esclavage et sur les résistances noires

Dans sa manière de fabriquer son héros, Tarantino se soumet aux codes virilistes et individualistes qui déterminent le genre western. Il dépeint Django comme un homme super fort agissant souvent seul, envers et contre tous. Le problème, c’est qu’en appliquant aveuglément ce modèle très occidental du héros, il est forcément conduit à produire une vision irrespectueuse et erronée de ce qu’a vraiment été l’esclavage. D’abord parce que les actes de rébellions étaient souvent des moments collectifs que l’on peut difficilement réduire à d’uniques figures singulières et isolées. Et aussi, parce que l’histoire de l’esclavage met totalement à mal la notion même d’héroïsme à l’occidentale. Si aujourd’hui, nous pouvons nous proclamer « descendants d’esclaves », c’est que nous sommes des descendants de survivants. Et force est de reconnaitre que la survie se négociait également à coups de renoncements, de compromissions et de soumissions. C’est une réalité et pour autant, il est hors de question de ne pas traiter nos ancêtres survivants en héros. Bien au contraire, il nous faut nous munir de tout notre recul historique pour leur restituer la dignité dont on les a privé de leurs vivants. 

Dans The Boondocks, Aaron McGruder remet souvent en question cette tendance répandue qui consiste à n’axer la mémoire collective que sur les auteurs d’insurrections et de résistances. Il y a plusieurs scène dans lesquelles Huey et Riley refusent de prendre au sérieux les histoires de leur grand père, selon lesquelles un ancêtre Freeman aurait toujours eu un rôle héroïque à jouer dans l’histoire des Afro-américains. Et c’est un aspect de la série que j’apprécie particulièrement et qui sous-entend que les héros ne sont pas uniquement ceux que l’on imagine.

Abolir le terme "nègre de maison"...?

Personnellement, j’ai fait des recherches sur ma généalogie et les résultats que j’ai pu obtenir me laissent penser que je suis en partie descendant d’une lignée de femmes esclaves domestiques. Avec le peu d’informations dont je dispose, il m’est impossible de savoir à quel point elles étaient rebelles ou à quel point elles étaient soumises. Mais peu importe ce qu’elles ont été, il est inconcevable pour moi d’assassiner symboliquement la figure de mes aïeules, comme Tarantino a assassiné Stephen.

Malgré ça, il m’est tout de même arrivé d’utiliser le terme « nègre de maison » dans son sens péjoratif. En général, c’était pour désigner les politiciens d’outre-mer, souvent noirs, qui se soumettent opportunément au pouvoir français. Et le problème n’est clairement pas de pardonner ces personnes qui nous font clairement du mal. Mais je pense que l’utilisation de ce terme ne fait qu’alimenter un amalgame négatif sur des personnes ayant existé par le passé et ayant été les premières à souffrir de leurs conditions.

Je suis pourtant dans la même situation que beaucoup de noirs ayant un ou plusieurs membres de leur entourage qu’ils pourraient caser dans la catégorie moderne des « nègres de maison ». Et bien que ces gens puissent nous énerver et que nos rapports à eux sont souvent tendus, il convient d’avoir conscience que l’une des premières souffrances à considérer est probablement le désamour qu’ils éprouvent envers eux même. Donc à ce titre, il nous appartient de régler nos problèmes entre nous et de ne pas lapider les nôtres sur la place publique. C’est sûr que c’est difficile. Mais face aux traumas collectifs, la bienveillance est une lutte de chaque instant !