Martiniquais et inspiré… Rencontre avec Joey, l’autre moitié de RAK

© Eros Sana

Rendez-vous a été pris avec Joey, dans un café à Paris. Comme il le dit lui-même, il est la deuxième moitié du média RAK. Avec Yannis, son acolyte, ils ont tous les deux fait la même école de publicité. Ils y ont fait leurs armes, y ont affiné un bagage et des manières de faire. Leurs parcours et leurs efforts les appelaient à des voies toutes tracées. Mais les choses se sont déroulées autrement. Joey m’explique qu’il a fait de la radio sur Martinique 1ère. Il est plus tard recontacté par la station pour réaliser une autre série de chroniques mais au final, les choses ne se font pas : “La ligne de budget n’est jamais apparue, et entre temps, La Phrase de la Semaine est née”.

La Phrase de la Semaine, c’est un podcast hebdomadaire sous forme de courte chronique politique et humoristique, à l’image de ce que Joey avait déjà fait à la radio. “On s’est dit que ce serait intéressant de recréer du contenu régulier et constant. On a l’impression que des fois, on manque de contenu un peu en décalage sur ce qui se passe en Martinique ou aux Antilles, au niveau politique en fait. Il y a beaucoup de faits qui sont rapportés mais il y a peu de décalage sur la question. Donc, c’est comme ça que La Phrase de la Semaine est née. On a fait deux saisons, près de quarante épisodes qui fonctionnent plutôt bien. Ce qui est intéressant, c’est la régularité du truc”.

Ce podcast est la pierre fondatrice de RAK (juste RAK…et surtout pas “LE” RAK !). Et c’est le début d’une aventure que Yannis et Joey feront vivre sous le signe de l’indépendance, de la liberté de faire et de la créativité. RAK, c’est un mot de créole martiniquais qui veut dire “un peu dur au goût”. Donc c’est dur au goût mais ça peut quand même être quelque chose de bien. La symbolique la plus proche qu’on puisse prendre, c’est le rhum par exemple. C’est dur au goût mais s’il est vraiment bien fait, c’est bon. C’est un peu l’idée”. En plus d’insister sur l’absence stricte de pronom devant le nom et sur la symbolique du mot, Joey insiste également sur la “martinicanité” du média. “Le nom du média, c’est RAK, média digital indépendant martiniquais. Le cœur du truc, c’est pour les martiniquais. Si ça touche d’autres personnes, c’est tant mieux. Mais à la base, on le fait pour nous.”

RAK, Martiniquais et actuel

L’’ancrage de RAK sur le territoire martiniquais est clairement affichée. Et lorsque j’interroge Joey sur la question d’une filiation à travers laquelle le média pourrait se reconnaître, c’est les pieds sur terre et humblement qu’il me répond : “Pour nous c’est juste : on fait notre part du boulot, quoi ! C’est un peu genre à la Fanon qui dit que chaque génération doit trouver son truc à faire, trouver sa mission… Pour nous, c’est ça. On a des capacités : Yannis a une capacité de production vidéo et de création qui est énorme. J’ai peut-être une capacité à écrire et à rendre les choses drôles quand j’ai une information. Pouvoir la tourner dans un sens qui va être pédagogique mais marrant en même temps. Et donc, il faut qu’on fasse quelque chose avec ça en fait. On est forcément ce que les gens qui sont passés avant nous ont fait et ceux qui seront après nous seront forcément ce qu’on a essayé de laisser aussi.”

Si je devais poser mes mots à moi sur l’identité de RAK, je dirais que c’est probablement ça : une empreinte martiniquaise forte marquée par des enjeux actuels. Et cela se voit en observant simplement le duo qu’incarnent Yannis et Joey. Ils collaborent tous les deux pour faire vivre leurs projets à des milliers de kilomètres de distance l’un de l’autre. Yannis est en Martinique et est à l’image de tous ces jeunes trentenaires qui sont restés au pays ou qui y sont rentrés. Quant à Joey, il est en France et il continue à nourrir un intérêt fort et vital pour son île et ce qui s’y passe. Quoi qu’il en soit, ils sont liés et connectés à travers un objectif et une vision commune se cristallisant à travers le développement de leur média.

RAK, c’est aussi une manière de diffuser l’information en phase avec son temps. L’absence d’une plateforme unique centralisant tous les contenus est un choix. L’idée étant de toucher le plus de gens avec une information qui serait de la meilleure qualité possible. Investir en premier lieu les réseaux sociaux paraissait donc être une évidence. Il fallait aller chercher les gens là où ils étaient et leur fournir une bonne information, de manière ludique et agréable. “L’information, c’est pas qu’elle existe pas, c’est qu’elle est peut être plus compliquée à aller chercher et nous, on veut simplifier cette étape là. On sait un truc, on a un avis sur quelque chose et on va faire un travail de vulgarisation pour être sûr que ça puisse être entendu par d’autres personnes. Le meilleur exemple, je pense que c’est surement la vidéo sur les drapeaux parce que c’est des informations qui existaient mais que tout le monde n’avait pas. Donc du coup, ça faisait beaucoup de débats entre ceux qui savaient et ceux qui savaient pas. Et du coup, on a travaillé avec une historienne – Valy – qui nous a permis d’avoir une information qu’on a transformée pour qu’elle soit audible, regardable en une vidéo de 4, 5 minutes sur le sujet.”

Yannis et Joey sont de ces générations qui ont intégré la possibilité de faire avec peu de moyens. Avec un micro, un téléphone portable, un trépied, on peut faire des choses. Joey prend l’exemple du podcast MounWoke animé par Célia – également présente sur le podcast piment – et à qui ils ont filé un coup de main en termes de production et de réalisation. “C’est le même principe : micro enregistreur, montage et puis après on balance. En fait, on est à une ère où c’est faisable avec peu de choses, peu de moyens, donc il faut faire ! ” 

Le principe de MounWoke, c’est de proposer un point de vue Afro-féministe et spécifiquement martiniquais. “Sur MounWoke, on a trois ou quatre épisodes à l’heure actuelle. C’est intéressant parce qu’il manquait de cette question spécifique du féminisme aux Antilles.”

Des espaces à occuper

On l’aura compris : RAK est un seul et unique média, mais qui se décline sous une multitude de concepts et de formats. Parmi eux, il y a le RAK Talk dont l’idée est de “parler de sujets dont on ne parle pas forcément ou dont on ne parle pas forcément très bien dans les médias.” À travers la fameuse série consacrée au phénomène de la Trap en Martinique, nous suivons Joey à la rencontre d’artistes martiniquais qui lui font découvrir leur environnement et partagent avec lui leurs points de vue. Cette série a particulièrement fait parler d’elle grâce à une interview fleuve avec Sha-D (ex-Blade), véritable pionnier de la scène Trap martiniquaise, dans laquelle il s’exprime à propos de son récent virage spirituel et de la nouvelle couleur que sa musique a prise.

Ce qui émane de cette série de vidéos, c’est le profond respect inhérent à la démarche. Un respect qui manque chez les grands médias de la place qui, à un moment donné, se sont totalement déconnectés d’une jeunesse qui évolue avec ses propres codes et qui se politise à sa manière. Martinique 1ère, KMT, ATV, France- Antilles… autant de médias qui n’ont pas “réussi à prendre le coche”, selon les mots de Joey. Et n’arrivant pas à travailler avec cette jeunesse, ils laissent tout un espace d’expression aux oubliettes. Il nous revient donc à nous de l’occuper. Toujours à ce propos, il prend l’exemple de Kalash : “Qu’on aime ou qu’on n’aime pas… Il est en train de se passer quelque chose par rapport à lui. Il porte des fois des sujets politiques, des fois pas du tout. Des fois, il parle de lambi. D’autres fois, il parle de Rouge-Vert-Noir. D’autres fois, il parle de Chanson du Mwaka, D’autres fois, il parle de sa meuf, de son ex-femme… Il est tout ça et tu peux pas le réduire à une seule chose. Des fois, il fout la merde quand il va dans la rue ou sur les Champs-Elysées. Et des fois, il est en concert devant presque le monde entier. Il faut pouvoir raconter toute la complexité des choses. Et malheureusement, tu as des gens qui ont une seule manière de comprendre les choses, ce qui fait qu’ils ratent tout le reste. Et donc, la nature a horreur du vide. Il faut pouvoir créer un autre discours. Je suis pour qu’il y ait le plus de médias possibles et le plus de pluralité de médias possibles. Alors, faut pas dire tout et n’importe quoi non plus. Mais je pense qu’il faut occuper les espaces parce que si on n’occupe pas les espaces, rien de bon ne va sortir.”

Comme Joey le dit lui même, il faut occuper l’espace mais sans pour autant “dire tout et n’importe quoi”. Mais pour produire un contenu juste et de qualité, il faut être libéré d’un certain nombre de contraintes, notamment financières. Cela à plus forte raison lorsque l’on parle d’un marché médiatique aussi restreint que celui de la Martinique. “Quand tu as un média, l’avantage de ne pas être tributaire d’argent ou de publicité, c’est que le but du jeu n’est pas de faire de l’audience. C’est d’essayer d’amener du bon contenu. Alors c’est un voeu pieux, mais l’idée, c’est ça en fait.” Pour conserver leur indépendance, Yannis et Joey ont dû se résoudre à ce que RAK ne les fasse pas manger. Mais cela leur confère une liberté inestimable. “C’est ce petit recul là qui est essentiel. Et qui est la richesse de ne pas devoir faire de la pub, de ne pas devoir faire des bons chiffres parce qu’on doit des trucs à quelqu’un. Ca, c’est un avantage ! Vraiment, c’est un avantage. Et c’est ce qui fait aussi qu’on va pas forcément plus loin, parce qu’on a envie de garder cette espèce de côté là. On fait ce qu’on veut, un peu égoïstement. Il n’y aura pas de pub dessus, jamais ! C’est pas le but. On veut pas être “obligés de…” Même si on garde cette contrainte qui est celle de créer. Quand tu crées, si tu veux être un peu créatif, t’es toujours un peu “obligé de…”. C’est là, ça te gratte, ça te démange… Tu as envie de faire, de produire.”

RAK, un média décolonial ?

Obtenue par l’intermédiaire d’un contact présent à Amsterdam, RAK a diffusé l’extrait vidéo d’une conférence durant laquelle l’activiste Afro-américaine Angela Davis s’est exprimée sur les enjeux de justice écologique en Martinique. Et ce que l’on y retient d’intéressant, c’est qu’au-delà de ce que révèle le scandale du chlordécone à propos de la colonialité de nos territoires, il y a de réels enjeux de dignité et d’estime de nous-même à travers nos questions de justice environnementale . “C’est intéressant de se dire que nous sommes ceux qui peuvent amener une autre façon de penser le monde. Parce qu’en tant qu’île, on a les moyens d’essayer de créer autre chose en fait, une autre vision du monde. Y’a souvent des gens qui pensent qu’on est en retard mais justement, comme on est en retard, on peut essayer de pas faire les mêmes erreurs que les autres. Y’a des choses qu’on a pas eues ou sur lesquelles on est en retard mais justement, on peut essayer de penser autre chose. Alors, c’est pas facile, on n’a pas les réponses à tout mais peut être qu’on devrait pas essayer de copier bêtement ce qui se fait ailleurs parce qu’ils ont plus de moyens, c’est des plus grands territoires… On ne peut pas appliquer les mêmes choses chez nous ! Il faut justement essayer de penser la Martinique autrement. Et c’est ce qu’elle dit, Angela Davis. Elle dit qu’il faut davantage se voir comme ceux qui peuvent penser autrement que ceux qui sont en retard sur les autres. Pour moi, c’est essentiel ! Il faut essayer de voir les choses comme ça mais c’est pas facile.”

Hasard du calendrier, la vidéo dans laquelle s’exprime Angela Davis est encore plus actuelle au moment où Joey et moi discutons. Notre rencontre s’est en effet déroulée en même temps que l’enquête parlementaire en cours aux Antilles à propos des responsabilités concernant l’empoisonnement au chlordécone. Il était donc tout naturel pour moi de l’interroger à ce sujet. “Malcom Ferdinand le dit très bien : la question a été traitée aux Etats Unis en un an. On a annulé le produit, on les a indemnisés. Aux Etats-Unis ?! C’est pas la terre de la réglementation pourtant, ça se saurait ! Ca fait trente ans qu’on essaye de régler la crise du chlordécone en Martinique. Si c’est pas une gestion coloniale de la question, qu’est ce que c’est ? Il y a les anciens esclavagistes qui ont les terres, il y a l’Etat français qui n’a rien dit, qui n’a rien fait, et il y a les politiques de chez nous qui ont agi avec les grands propriétaires selon qui avait les moyens de les faire élire ou de pas les faire élire. On peut tourner ça dans tous les sens, mais c’est ce qui se passe, c’est la réalité du truc !”

Chez nous, la question coloniale n’est jamais très loin. On ne le sait que trop bien quand – tout comme RAK – on s’est assigné la tâche de raconter et d’expliquer nos environnements. Mais la force d’un tel média, c’est que l’un de ses fils conducteurs reste la culture, qu’elle soit controversée ou non. C’est souvent à partir de sa fenêtre que RAK jette son regard décalé sur le monde. Notamment à travers le concept de vidéos La Culture La Confiture (#LCLC). “L’idée, c’est : comment on peut prendre un peu de recul sur un sujet culturel et essayer de le remettre en perspective ? Le premier épisode, il était sur Black Panther. Le deuxième était sur le téléfilm sur le BUMIDOM. Le troisième était sur le film Antilles-sur-Seine, mais plus largement sur la question de qui nous représente, comment on est représenté et comment notre représentation peut devenir une essentialisation de nous même. Et le dernier épisode qui est sur Joséphine Ange gardien et le traitement de l’esclavage par la culture hexagonale. Et aussi sur le livre de Tous Créoles et comment il est aux limites d’une espèce de négationnisme sur ce qu’a été l’esclavage et de ce qu’est aujourd’hui la descendance de l’esclavage.”

Après avoir visionné le #LCLC sur Joséphine Ange Gardien et sur le livre de Tous Créoles, j’étais personnellement partagé. La vidéo est agréable et drôle à regarder. Les analyses sont justes et percutantes. Et même si je suis content de le voir accomplir un travail que je n’aurais pas eu la force d’accomplir personnellement, je me sens forcé d’interroger Joey sur l’énergie qu’il perd éventuellement à accorder de l’importance à ce genre de contenus. “Je pense qu’il faut quand même pouvoir le faire. Après, c’est vrai que je me dis à quoi bon ? Quel intérêt ? Est ce que c’est pas donner du grain à moudre aux gens qui créent ce type de trucs là ? Il y a beaucoup de gens qui sont dans une logique : “Bad publicity, it’s publicity”. Mais mine de rien, tu peux pas laisser tout et n’importe quoi se dire.”

Il a raison. On ne peut pas toujours laisser passer les choses impunément. Et si nous ne sommes pas réactifs et incisifs sur les sujets qui nous touchent, personne ne le sera à notre place. Il faut juste accepter que tout le monde n’en est pas capable et que chacun fait sa part du combat. Et de ce point de vue, RAK est un média exemplaire. Il n’est pas question d’aller débattre avec des professionnels de la polémique dans des espaces qui ne sont pas les nôtres. RAK est un espace d’expression créé par et pour nous. “Il faut pas faire la politique de la chaise vide mais il ne faut pas uniquement s’exprimer sur des médias qui ne sont pas à toi. Il faut pouvoir avoir ton espace d’expression à toi où tu peux exprimer tout le potentiel de ce que tu veux dire. Même si je reste convaincu qu’il faut savoir aller dans d’autres espaces qui ne sont pas les nôtres pour essayer de distiller une parole.”

Même si, sur ce dernier point, faire de la pédagogie est un sport de combat qu’il faut être sûr de pouvoir maîtriser, avec tout ce que ça implique comme part de sacrifice mental et émotionnel. “C’est pas facile, je conseille pas aux gens de faire ça en fait. Mais si tu sais que tu peux et que tu as l’énergie de le faire et que tu as envie d’aller faire de la pédagogie, il faut que tu puisses le faire. Mais il faut aussi penser l’après, penser comment on va s’organiser, penser d’autres types de conceptions ou d’autres types de lutte.”

Il serait pour autant injuste et malhonnête de classer RAK dans les médias qui font de la critique à chaud. RAK est un espace où les angles de vue s’entremêlent et où la parole est libre et libérée. Permettant ainsi d’éclairer des causes qui ne sauraient être correctement éclairés sur les médias dits traditionnels.

RAK, un média humblement artistique

RAK n’est pas qu’un simple média. C’est aussi un bel objet d’un point de vue esthétique. L’habillage graphique réalisé par Yannis est simple mais finement réalisé. Mais ce qui est encore plus rare pour être noté, c’est que le soin accordé au son est autant réfléchi du point de vue de la qualité que de celui du sens. “Ca c’est beaucoup Yannis qui, quand il aime bien des artistes qui font de la prod, il leur demande simplement est ce qu’il peut utiliser la musique. Un mec comme Ebony par exemple, qui est un DJ/Producteur/Bassiste guadeloupéen dont on a utilisé des morceaux. Noss qui est un ami à nous…et puis d’autres personnes comme ça. C’est toujours l’idée de comment on peut essayer de faire un produit qui nous ressemble ? Avec des productions qui sont à nous, dans le sens : à la Martinique ou à la Guadeloupe. Plutôt que de mettre n’importe quelle musique de fond, on se dit comment on augmente le truc en mettant de la musique produite par nous, pour nous. Et c’est intéressant parce qu’on cite leurs noms et ça permet aux gens d’aller voir ce qu’ils font.”

Mais au delà de la simple question esthétique, RAK est avant tout un média inventif à mi-chemin entre le commentaire politique et la création culturelle et artistique. “Moi, je fais juste des chroniques… C’est pas de l’art, c’est des blagues plus ou moins longues. Mais si on considère que l’artistique, c’est comment tu magnifies quelque chose que tu as vu et que tu montres au monde, ben c’est de l’art aussi en fait. Donc oui, il y a une démarche artistique. Quand Yannis fait “Ayin pa chanjé”, c’est un film. Alors c’est un film d’images d’archives mais il y a une partie qui est filmée, il y a une partie de fiction. C’est un film. Et donc le film, c’est un choix, c’est une réflexion, c’est une démarche artistique.”

Même si Joey ne l’exprime que très modestement, la dimension artistique est inhérente à la démarche de RAK. Si l’on navigue entre les différents contenus que propose le média, on peut tomber sur quelques pépites isolées et pleines d’inventivité. Mais toujours avec une vision et un propos foncièrement politiques. “La machine à décoloniser, c’est comme Ayin pa chanjé. C’est de la fiction qui joue sur des questions très politiques. Parce que pour moi, tout est politique en fait. La machine à décoloniser, c’est drôle parce que ça questionne le fait que des fois, tu vis une situation et tu te rends pas compte qu’en fait… sé sa ka rivé-w la ! Et encore une fois, tout le monde n’a pas la chance, le temps, l’énergie pour se dire “je vais essayer de voir qu’est ce qu’il y a derrière.” Et donc si on peut amener des trucs comme ça qui disent “Oui mais au fait…On fait la fête sur une habitation, mais c’est quoi une habitation au fait ? Vous savez ce que c’est une habitation ? Vous savez qu’est ce qui se passait sur une habitation ? On fait la teuf, ok cool ! Mais c’est une habitation, en fait… Qu’est ce que ça implique ? Quelle est l’histoire qu’il y a derrière ça ? Qu’est ce que c’est ? Quelle est la charge ? ” Si ça peut faire tilt dans la tête des gens, tant mieux en fait ! ”

Du point de vue artistique, Le Sampleur, format vidéo en cinq épisodes reste mon coup de coeur personnel.  “Le but du jeu, c’était de sampler des classiques de la musique caribéenne. Il y a toujours cette question de comment on peut créer du contenu qui nous ressemble et qui est à nous. On utilise des classiques de la musique caribéenne et on les met au goût du jour en les donnant à des gens qui font de la musique contemporaine. Ca a donné des très beaux épisodes avec Noss, Jeebrahil, Sébastien Drumeaux qui nous a fait un truc avec Robert Loyzon. C’est vraiment cool. C’est intéressant et les épisodes sont en vidéo et il y’a aussi une compil qui est sur le soundcloud avec les morceaux produits.”

Le Sampleur, c’est se dire qu’on lie les générations parce que la transmission se fait comme ça en fait. En jouant les uns avec les autres. En jouant avec du Kassav, en jouant avec du Bèlè. Mais pour aller connaître l’autre, il faut se connaître quand même déjà, donc il faut avoir ces bases là. Et donc c’est l’idée de mêler les générations. Il y a une grosse notion de respect dans cette démarche. Tu ne samples que ce que tu aimes et ce que tu respectes. Tu samples pas un truc qui t’intéresse pas, en fait. Il faut forcément évoluer mais évoluer ne veut pas dire se perdre. Il y a une phrase d’Edouard Glissant qui a été reprise dans un documentaire sur le flûtiste martiniquais Max Cilla : Changer en échangeant sans pour autant se perdre ni se dénaturer. Pour moi, tout est là ! Il faut pouvoir aller prendre de l’autre, mais il faut aussi être conscient de ce qu’on a. On peut pas partir vers l’autre si on n’est pas conscient de ce qu’on a et de ce qu’on est. Il faut revenir à la base pour pouvoir aller ailleurs. 

Comme Joey me l’a dit plus tôt durant notre discussion, nous sommes ce qui a été fait avant nous et ceux de demain seront ce que nous aurons laissé. C’est un petit peu le principe du Sampleur. On n’invente pas… on réinvente à l’aide des bases laissées par les aînés. “Noss quand il fait sa musique… sa musique c’est du Bèlè. C’est la rythmique Bèlè. Ce sont les temps de Bèlè. Mais il a mélangé avec beaucoup d’autres influences et il est parti de sa base à lui. Et maintenant, sa musique, elle est écoutée en Angleterre, partout… Elle peut être écoutée partout. C’est pas parce que tu fais la musique de chez toi que c’est pas une musique qui peut être universelle, en fait. Ton univers, c’est toi !  Tu es par définition universel. Universel, ça veut pas dire blanc occidental, en fait. Les gens disent souvent “universel” mais en fait, ils veulent dire “blanc occidental”. Une personne qui joue au sud de l’Afrique ou dans un village au Mali, elle est universelle. On est tous universels.”

Nous pouvons tout arrêter sur ces paroles, tant cette dernière phrase se prête à conclure. Nous sommes tous universels en faisant ce qui nous ressemble. Tout comme Yannis et Joey quand ils nous offrent une facette juste et authentique de ce qu’ils sont à travers le développement de leur média. On souhaite tout le meilleur à RAK pour cette année 2020 et pour toutes celles qui arrivent. Et je remercie chaleureusement Joey pour le temps d’échange aussi instructif qu’enrichissant qu’il m’a accordé.

Big Fos lé-fwè !!!